Questions à Evrim Delem

Evrim Delen est un torontois d’une vingtaine d’années, anciennement employé auprès du Parti libéral de l’Ontario. S’il est resté proche des Libéraux et tacle assez sévèrement l’actuel gouvernement Harper, il n’en demeure pas moins critique sur ses compatriotes et l’évolution de son pays. Un entretien assez tranché et des réponses pertinentes que vous invite à découvrir.

Et j’en profite pour remercier Eren, mon camarade au Collège d’Europe, de m’avoir aidé en faisant appel à lui !

Gilles JOHNSON : Tout d’abord, présentes-toi

Evrim DELEN : Salut, je m’appelle Evrim Delen. Je suis en sciences politiques à l’Université McMaster et je réside actuellement à Toronto.

Es-tu engagé politiquement ? Si oui, expliques-nous pourquoi

Je ne suis pas sur de saisir ce que tu veux dire par “politiquement engagé” mais effectivement je fus membre d’un parti politique. C’est en soi un sujet compliqué puisque je fus employé par le Parti Libéral de l’Ontario durant deux ans et demi environ. Toutefois, je ne me considérerais pas comme membre de quelconque parti politique.

Je l’étais auparavant dans le sens où j’étais impliqué dans le parti, donné mes idées, apporté mes contributions… où j’aurais été capable d’avoir un impact significatif. Je suis parti parce qu’il est devenu évident que tu ne pourras jamais avancer dans une organisation politique à moins que tu signes des chèques en blanc ou  tu fasses la lèche à des flagorneurs.

Aujourd’hui, je dirais que mes convictions politiques restent proches des Libéraux, cependant je ne suis pas affilé à un parti politique d’une façon ou d’une autre.

Que t’inspirent les résultats des élections fédérales du 2 mai dernier ?

Mauvais. Rien que dans la plupart des campagnes actuelles, il n’y a aucun débat concret sur les véritables problèmes qui affectent nos vies, uniquement que des débats sur les personnes et en terme d’image, et cela constitue le plus petit dénominateur commun.

Le gouvernement qui a été élu est bien connu pour mettre en application des politiques et des lois de manière précipitée, au détriment de la prospérité du Canada et cela s’aggrave en raison de leur claire préférence pour des considérations d’ordre idéologique plutôt que d’ordre rationnel en ce qui concerne la prise de décision.

Prenez par exemple la politique qu’ils proposent en matière de lutte contre la criminalité. Malgré des nombreuses preuves montrant que c’est uniquement des peines plus longues et une baisse de la prévention – notamment en ce qui concerne les programmes de réinsertion – qui mènent vers plus de délinquance, les Conservateurs font une politique contraire en se basant sur les peurs et les ressentis.

Ensuite, il y a la politique économique. Stephen Harper, qui est censé être diplômé en Economie, abaisse la GST (Goods and Services Tax ou Taxes sur les Biens et les Services, l’équivalent de la TVA au Canada, NDA) et augmente le taux d’imposition des plus bas revenus, affectant tout le monde et tout particulièrement les travailleurs pauvres.  J’ai peu de connaissances en Economie mais je peux t’affirmer que ce n’est pas une bonne chose à faire. Cependant, et considérant qu’il n’y a aucune opinion discordante au sein d’un parti politique (après tout, vous pouvez faire carrière uniquement si vous êtes d’accord) et que l’opinion dans son ensemble est composée de gens capables de signer des chèques en blancs, il n’y a aucun doute que cela soit le cas.

Enfin, en ce qui concerne la santé. Au Canada, notre système de santé est (supposé être) gratuit ou peu coûteux pour le patient. Cela est inscrit dans une loi fédérale du Parlement, loi connue sous le nom de « Canada Health Act » (CHA, Loi canadienne sur la Santé, en français). Cette loi stipule que les provinces ne peuvent faire des profits ou faire payer des services médicaux au patient, dans la limite du raisonnable. Harper s’est prononcé, à de multiples occasions qu’il est opposé à ce principe et qu’il était en faveur d’une ouverture en large au privé, pour un système qui fasse du profit, allant jusqu’à dire à présent qu’il soutient une abrogation de la CHA. Cependant, puisque cela est indéfendable politiquement, il déplace le problème en renforçant pas la CHA que pour des provinces comme l’Alberta et le Québec puissent expérimenter le privé, faire du profit et n’obtiennent pas les transferts en matière de santé en provenance du fédéral. Toutefois, cela soulève une autre question puisque l’ALENA stipule qu’une fois qu’une industrie s’est établie au Canada, elle ne peut être nationalisée. En ne renforçant pas la loi sur la santé, Harper, par cette manière, facilite son démantèlement.

Mais bon, Harper est très intelligent pour parvenir à ses fins et ce de manière détournée.  Le fait qu’il a pu faire cela durant tout ce temps dans le cadre d’un gouvernement minoritaire est, stratégiquement parlant, impressionnant. Maintenant il est à la tête d’un gouvernement majoritaire et il n’a même plus à cacher ses intentions, ce qui est effrayant. On peut dire « au-revoir » au registre des armes à feu, registre que l’ensemble des Chefs de police à travers le pays soutient, mais que les péquenauds en Alberta rejettent. Au revoir les Fonds publics pour les Arts s’ils restent à travers de la gorge de personnes encore plus à droite. Au revoir aussi le programme « Court Challenges » (Action judiciaire) qui donne des subventions à de petits groupes pour lancer des actions d’ordre juridiques à l’encontre du gouvernement. « Sayonara », notre politique de neutralité au niveau international, maintenant que nous soutenons Israël à 376%, nous réglons notre pas sur celui des Etats-Unis et que nos autres alliés (et même le sens commun la plupart du temps) sont blâmés. Et à bientôt notre prétendue préoccupation en ce qui concerne l’environnement, nous voyons déjà les gisements de pétrole accroître notre production !

Stephen Harper a désormais un gouvernement majoritaire à la Chambre des Communes. Est-ce une bonne chose ou une catastrophe pour le Canada ?

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Qu’attends-tu du gouvernement Harper pour les quatre prochaines années ?

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Quel est ton point de vue sur le mouvement souverainiste québécois ? Penses-tu que le Québec fera scission avec le Canada dans le futur ?

Je dois avouer que je ne suis plus à la page en concerne les revendications des souverainistes comme je l’ai été autrefois mais j’en doute. Le fait est que les souverainistes recherchent un compromis que personne n’approuverait. Je veux dire, une économie distincte mais utilisant la même monnaie, juste parce que vous savez que les devises de pays plus petits sur le plan économique sont plus sensible aux chocs ? Soyons réalistes ! Si tu veux une scission, celle-ci doit être totale ! On ne peut à la fois profiter de la soupe et cracher dedans ! Harper, via des actes et des déclarations, réussi à modérer nombre de souverainistes en affirmant que les Québécois étaient un peuple distinct au sein d’un Canada uni, et tout autre sorte de baratin. On a vu ce que cela a donné aux dernières élections, principalement avec la mort du Bloc Québécois. Maintenant que le NPD a remporté bien plus de siège par rapport au Bloc Québécois, il sera intéressant de voir comment les tensions internes auront un impact sur les néo-démocrates, en raison du poids du Québec. Je pense que les Québécois ont cette curiosité de lier leurs valeurs de gauche avec leur culture à part et que cela aura toujours un impact sur eux au point qu’ils voudront se séparer d’organisations nationales. Je pense que cela provoquera l’implosion du NPD à terme.

Auparavant, les anglophones considéraient le français comme peu important. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

Je ne crois pas que cela soit encore vrai. Je crois, plus que tout, que c’est l’image que les souverainistes québécois aiment partager entre eux notamment sur la façon dont le ROC (Rest of Canada, Reste du Canada) les considère. Au mieux, je peux reconnaître qu’il peut y avoir une minorité de Canadiens anglophones qui pensent ainsi, au mieux une fois encore ! La réalité est que toute personne qui est économiquement parlant connecté (c’est-à-dire impliqué dans les affaires, la politique, le travail…) serait stupide d’ignorer ¼ de la population canadienne et sa langue.

Jusqu’à la campagne référendaire de 1980, Montréal était considéré comme le centre du Canada. Mais on craignait que les grandes entreprises seraient coincées dans une ville où elles ont déménagé pour revenir en masse à Toronto. En ce sens, le mouvement souverainiste, en reléguant la Belle Province sur le plan économique, a favorisé l’idée selon laquelle le Français n’était pas nécessaire.

Cites-moi trois personnalités canadiennes et expliques-moi tes choix

Quelle colle ! Pour rester en lien avec la politique, je choisirai trois politiciens.

Pierre Trudeau, pour avoir rapatrié la Constitution.

Lester Pearson, pour avoir permis au Canada d’être un Etat centralisé et neutre sur la scène internationale

Quant à mon troisième choix, il s’agit d’un tandem : Jean Chrétien et Paul Martin pour être venu à bout du déficit au milieu des années 1990 et qui revient aujourd’hui en force grâce au gouvernement conservateur. Je ne crois pas qu’ils pourraient être récompensés séparément car si Martin a mené les réformes et fait voter les lois, il n’aurait pas été capable de le faire sans le charisme de Chrétien pour négocier.

Comment vois-tu le Canada dans vingt ans ?

De différentes manières. Si le Parti conservateur continue à se préoccuper de sujets insignifiants au lieu de prendre en compte les réelles préoccupations des Canadiens, il est probable que le Canada devienne une arrière cour ou plutôt le 51ème Etat des Etats-Unis. Si en revanche, le peuple fait preuve de bon sens et élit un gouvernement acceptable (pas nécessairement une coalition minoritaire, en réalité, je préférais un gouvernement minoritaire bien que les Canadiens devraient savoir qu’un gouvernement minoritaire n’est pas une mauvaise chose), alors les choses iraient mieux.

Entretien réalisé en anglais, le 9 septembre dernier. Traduit le 11 septembre.