Une île, deux réalités

Avertissement : l’article suivant a été rédigé pour le blog « Au Café de l’Europe » à l’occasion de la semaine spéciale consacrée à la présidence chypriote de l’UE et à ses enjeux. Un article que je vous invite à lire sur mon blog ainsi que l’ensemble des articles sur le blog fondé par Pauline Armandet.

Bonne lecture

Gilles

La « Ligne Verte » qui divise Chypre depuis 1974

C’est une question qui empoisonne Nicosie, embarrasse l’Union européenne et qui va sans doute une nouvelle fois revenir à la surface durant les six prochains mois.

Alors que Chypre vient de prendre la présidence du Conseil de l’Union européenne pour le second semestre de 2012, la question chypriote n’est toujours réglée et ne cesse d’envenimer un peu plus les relations toujours plus tendues entre le pays et la Turquie.

Pour comprendre, petit rappel historique. Indépendante en 1960, l’île de Chypre est un Etat regroupant les communautés grecque (essentiellement présente au sud) et turque (installée au nord). Après une série de tensions communautaires (notamment en 1963), l’année 1974 voit le pays basculer dans une tentative de coup d’Etat orchestrée par l’armée nationale et soutenue par la Grèce du régime des colonels qui démet le président Makarios III en vue d’un rattachement de l’île à Athènes. En réaction, la Turquie décide d’intervenir afin de protéger la communauté turque de Chypre dans le cadre de l’opération Attila, déclenchée le 20 juillet, cinq jours après le déclenchement du putsch militaire. L’intervention d’Ankara pour protéger la communauté turque de Chypre consacre par la suite la partition de l’île où le nord reste occupé par l’armée turque. Malgré la chute du régime des colonels en Grèce (qui marque le retour de la démocratie dans le pays) et le retour de Makarios III au pouvoir dans la partie sud de l’île, la division de Chypre devient effective lorsque le 15 novembre 1983, Rauf Dentkas, leader de la communauté turque, proclame la République turque de Chypre du nord, en dépit des protestations de Nicosie et uniquement reconnue par la Turquie sur la scène internationale.

La partition de Chypre entre au sud, la République de Chypre, membre de l’UE depuis 2004 et la République turque de Chypre du nord (RTCN) reconnue uniquement par la Turquie depuis 1983 (et non-membre de l’UE)

La RTCN reste le symbole le plus concret de la partition de Chypre et source de difficultés pour l’Union européenne. Difficulté tout d’abord sur un plan politique et diplomatique dans la mesure où cela pèse fortement sur les relations entre la République de Chypre et la Turquie, Nicosie faisant régulièrement de la question chypriote un préalable indispensable, une condition sine qua none avant tout éventuelle adhésion de son voisin à l’Union européenne.

Une difficulté qui s’exprime également sur un plan pratique dans la mesure où la RTCN n’ayant pas d’existence légale sur un plan international, n’est donc pas membre de l’Union européenne. Cette particulière a un impact essentiel sur les nord-Chypriotes qui juridiquement parlant ne sont pas membres à part entière de l’Union européenne et ne peuvent exercer leur citoyenneté européenne comme l’explique assez clairement Matt Ozman, un jeune homme de 29 ans, interrogé par Valentin Chaput en juin 2011 dans le cadre de son web-documentaire, « My European Dream ». L’homme d’affaires et étudiant avait notamment exprimé toutes les contraintes auxquelles il devait se soumettre afin de pouvoir voyager au sein de l’Union et notamment dans l’espace Schengen.

Le poste-frontière de Ledra qui marque le début de la RTCN

Chypre du nord est donc un caillou dans la chaussure de l’Union européenne que cette dernière ne pourra retirer que quand une solution à la question chypriote aura été trouvée. A ce propos, plusieurs rencontres de conciliation entre Chypriotes turcs et Chypriotes grecs furent menées sous l’égide de l’Organisation des nations unies dans l’optique d’une réunification de l’île. En 2004, le Secrétaire général de l’organisation, Kofi Annan, proposa un plan de réunification soumis à référendum aux deux communautés, dans la perspective de l’adhésion de la République de Chypre à l’UE. Un plan qui fut approuvé par les Chypriotes trucs (à 65%) mais massivement rejeté par la communauté grecque à plus de 75%, jugeant le plan Annan trop favorable à l’autre communauté sur de nombreux points.

Depuis cette date, la question chypriote reste au point mort malgré la poursuite des négociations et du dialogue entre les deux communautés. Grecs et Turcs restent campés sur leur position et agitent la RTCN comme chiffon rouge dans le cadre de leurs relations bilatérales. De son côté, l’Union européenne sait que la question chypriote ne trouvera de solution définitive que lorsque Nicosie et Ankara auront enfin trouvé un terrain d’entente. A ce titre, la présidence chypriote du Conseil de l’Union pourrait être une formidable opportunité pour relancer les pourparlers et s’inscrire dans une optique de résolution du conflit, ce qui serait un signe positif pour l’Union européenne mais également pour Matt et l’ensemble des Chypriotes turcs qui ne rêvent que d’une chose : se sentir pleinement Européens.