Questions à Evrim Delem

Evrim Delen est un torontois d’une vingtaine d’années, anciennement employé auprès du Parti libéral de l’Ontario. S’il est resté proche des Libéraux et tacle assez sévèrement l’actuel gouvernement Harper, il n’en demeure pas moins critique sur ses compatriotes et l’évolution de son pays. Un entretien assez tranché et des réponses pertinentes que vous invite à découvrir.

Et j’en profite pour remercier Eren, mon camarade au Collège d’Europe, de m’avoir aidé en faisant appel à lui !

Gilles JOHNSON : Tout d’abord, présentes-toi

Evrim DELEN : Salut, je m’appelle Evrim Delen. Je suis en sciences politiques à l’Université McMaster et je réside actuellement à Toronto.

Es-tu engagé politiquement ? Si oui, expliques-nous pourquoi

Je ne suis pas sur de saisir ce que tu veux dire par “politiquement engagé” mais effectivement je fus membre d’un parti politique. C’est en soi un sujet compliqué puisque je fus employé par le Parti Libéral de l’Ontario durant deux ans et demi environ. Toutefois, je ne me considérerais pas comme membre de quelconque parti politique.

Je l’étais auparavant dans le sens où j’étais impliqué dans le parti, donné mes idées, apporté mes contributions… où j’aurais été capable d’avoir un impact significatif. Je suis parti parce qu’il est devenu évident que tu ne pourras jamais avancer dans une organisation politique à moins que tu signes des chèques en blanc ou  tu fasses la lèche à des flagorneurs.

Aujourd’hui, je dirais que mes convictions politiques restent proches des Libéraux, cependant je ne suis pas affilé à un parti politique d’une façon ou d’une autre.

Que t’inspirent les résultats des élections fédérales du 2 mai dernier ?

Mauvais. Rien que dans la plupart des campagnes actuelles, il n’y a aucun débat concret sur les véritables problèmes qui affectent nos vies, uniquement que des débats sur les personnes et en terme d’image, et cela constitue le plus petit dénominateur commun.

Le gouvernement qui a été élu est bien connu pour mettre en application des politiques et des lois de manière précipitée, au détriment de la prospérité du Canada et cela s’aggrave en raison de leur claire préférence pour des considérations d’ordre idéologique plutôt que d’ordre rationnel en ce qui concerne la prise de décision.

Prenez par exemple la politique qu’ils proposent en matière de lutte contre la criminalité. Malgré des nombreuses preuves montrant que c’est uniquement des peines plus longues et une baisse de la prévention – notamment en ce qui concerne les programmes de réinsertion – qui mènent vers plus de délinquance, les Conservateurs font une politique contraire en se basant sur les peurs et les ressentis.

Ensuite, il y a la politique économique. Stephen Harper, qui est censé être diplômé en Economie, abaisse la GST (Goods and Services Tax ou Taxes sur les Biens et les Services, l’équivalent de la TVA au Canada, NDA) et augmente le taux d’imposition des plus bas revenus, affectant tout le monde et tout particulièrement les travailleurs pauvres.  J’ai peu de connaissances en Economie mais je peux t’affirmer que ce n’est pas une bonne chose à faire. Cependant, et considérant qu’il n’y a aucune opinion discordante au sein d’un parti politique (après tout, vous pouvez faire carrière uniquement si vous êtes d’accord) et que l’opinion dans son ensemble est composée de gens capables de signer des chèques en blancs, il n’y a aucun doute que cela soit le cas.

Enfin, en ce qui concerne la santé. Au Canada, notre système de santé est (supposé être) gratuit ou peu coûteux pour le patient. Cela est inscrit dans une loi fédérale du Parlement, loi connue sous le nom de « Canada Health Act » (CHA, Loi canadienne sur la Santé, en français). Cette loi stipule que les provinces ne peuvent faire des profits ou faire payer des services médicaux au patient, dans la limite du raisonnable. Harper s’est prononcé, à de multiples occasions qu’il est opposé à ce principe et qu’il était en faveur d’une ouverture en large au privé, pour un système qui fasse du profit, allant jusqu’à dire à présent qu’il soutient une abrogation de la CHA. Cependant, puisque cela est indéfendable politiquement, il déplace le problème en renforçant pas la CHA que pour des provinces comme l’Alberta et le Québec puissent expérimenter le privé, faire du profit et n’obtiennent pas les transferts en matière de santé en provenance du fédéral. Toutefois, cela soulève une autre question puisque l’ALENA stipule qu’une fois qu’une industrie s’est établie au Canada, elle ne peut être nationalisée. En ne renforçant pas la loi sur la santé, Harper, par cette manière, facilite son démantèlement.

Mais bon, Harper est très intelligent pour parvenir à ses fins et ce de manière détournée.  Le fait qu’il a pu faire cela durant tout ce temps dans le cadre d’un gouvernement minoritaire est, stratégiquement parlant, impressionnant. Maintenant il est à la tête d’un gouvernement majoritaire et il n’a même plus à cacher ses intentions, ce qui est effrayant. On peut dire « au-revoir » au registre des armes à feu, registre que l’ensemble des Chefs de police à travers le pays soutient, mais que les péquenauds en Alberta rejettent. Au revoir les Fonds publics pour les Arts s’ils restent à travers de la gorge de personnes encore plus à droite. Au revoir aussi le programme « Court Challenges » (Action judiciaire) qui donne des subventions à de petits groupes pour lancer des actions d’ordre juridiques à l’encontre du gouvernement. « Sayonara », notre politique de neutralité au niveau international, maintenant que nous soutenons Israël à 376%, nous réglons notre pas sur celui des Etats-Unis et que nos autres alliés (et même le sens commun la plupart du temps) sont blâmés. Et à bientôt notre prétendue préoccupation en ce qui concerne l’environnement, nous voyons déjà les gisements de pétrole accroître notre production !

Stephen Harper a désormais un gouvernement majoritaire à la Chambre des Communes. Est-ce une bonne chose ou une catastrophe pour le Canada ?

Voir ci-dessus

Qu’attends-tu du gouvernement Harper pour les quatre prochaines années ?

Voir ci-dessus

Quel est ton point de vue sur le mouvement souverainiste québécois ? Penses-tu que le Québec fera scission avec le Canada dans le futur ?

Je dois avouer que je ne suis plus à la page en concerne les revendications des souverainistes comme je l’ai été autrefois mais j’en doute. Le fait est que les souverainistes recherchent un compromis que personne n’approuverait. Je veux dire, une économie distincte mais utilisant la même monnaie, juste parce que vous savez que les devises de pays plus petits sur le plan économique sont plus sensible aux chocs ? Soyons réalistes ! Si tu veux une scission, celle-ci doit être totale ! On ne peut à la fois profiter de la soupe et cracher dedans ! Harper, via des actes et des déclarations, réussi à modérer nombre de souverainistes en affirmant que les Québécois étaient un peuple distinct au sein d’un Canada uni, et tout autre sorte de baratin. On a vu ce que cela a donné aux dernières élections, principalement avec la mort du Bloc Québécois. Maintenant que le NPD a remporté bien plus de siège par rapport au Bloc Québécois, il sera intéressant de voir comment les tensions internes auront un impact sur les néo-démocrates, en raison du poids du Québec. Je pense que les Québécois ont cette curiosité de lier leurs valeurs de gauche avec leur culture à part et que cela aura toujours un impact sur eux au point qu’ils voudront se séparer d’organisations nationales. Je pense que cela provoquera l’implosion du NPD à terme.

Auparavant, les anglophones considéraient le français comme peu important. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

Je ne crois pas que cela soit encore vrai. Je crois, plus que tout, que c’est l’image que les souverainistes québécois aiment partager entre eux notamment sur la façon dont le ROC (Rest of Canada, Reste du Canada) les considère. Au mieux, je peux reconnaître qu’il peut y avoir une minorité de Canadiens anglophones qui pensent ainsi, au mieux une fois encore ! La réalité est que toute personne qui est économiquement parlant connecté (c’est-à-dire impliqué dans les affaires, la politique, le travail…) serait stupide d’ignorer ¼ de la population canadienne et sa langue.

Jusqu’à la campagne référendaire de 1980, Montréal était considéré comme le centre du Canada. Mais on craignait que les grandes entreprises seraient coincées dans une ville où elles ont déménagé pour revenir en masse à Toronto. En ce sens, le mouvement souverainiste, en reléguant la Belle Province sur le plan économique, a favorisé l’idée selon laquelle le Français n’était pas nécessaire.

Cites-moi trois personnalités canadiennes et expliques-moi tes choix

Quelle colle ! Pour rester en lien avec la politique, je choisirai trois politiciens.

Pierre Trudeau, pour avoir rapatrié la Constitution.

Lester Pearson, pour avoir permis au Canada d’être un Etat centralisé et neutre sur la scène internationale

Quant à mon troisième choix, il s’agit d’un tandem : Jean Chrétien et Paul Martin pour être venu à bout du déficit au milieu des années 1990 et qui revient aujourd’hui en force grâce au gouvernement conservateur. Je ne crois pas qu’ils pourraient être récompensés séparément car si Martin a mené les réformes et fait voter les lois, il n’aurait pas été capable de le faire sans le charisme de Chrétien pour négocier.

Comment vois-tu le Canada dans vingt ans ?

De différentes manières. Si le Parti conservateur continue à se préoccuper de sujets insignifiants au lieu de prendre en compte les réelles préoccupations des Canadiens, il est probable que le Canada devienne une arrière cour ou plutôt le 51ème Etat des Etats-Unis. Si en revanche, le peuple fait preuve de bon sens et élit un gouvernement acceptable (pas nécessairement une coalition minoritaire, en réalité, je préférais un gouvernement minoritaire bien que les Canadiens devraient savoir qu’un gouvernement minoritaire n’est pas une mauvaise chose), alors les choses iraient mieux.

Entretien réalisé en anglais, le 9 septembre dernier. Traduit le 11 septembre.

Sa Majesté la Reine

Après une longue période d’absence, je retourne à ma chronique estivale sur le Canada (après tout, j’ai le droit l’automne ne revenant officiellement que le 23 septembre !)

Stephen Harper, premier ministre du Canada en compagnie du duc et de la duchesse de Cambridge devant le mémorial de guerre à Ottawa (Canada), le 30 juin dernier

En juin dernier, Kate Middleton et William de Galles (connu désormais sous le nom de duchesse et de duc de Cambridge) étaient en visite officielle au Canada, leur première depuis leur très médiatique mariage, le 29 avril dernier. Une visite qui a suscité joie, curiosité mais aussi hostilité tout particulièrement entre le Canada anglophone et le Canada francophone (essentiellement le Québec).

En effet, si le jeune couple princier fut accueilli avec les honneurs à Ottawa et dans les Iles du Prince Edouard, le climat fut en revanche plus timoré dans la Belle Province, les habitants étant mêlés entre hostilité et indifférence polie.

Si je vous parle de cet évènement récent, c’est en raison de la question royale qui divise toujours autant les Canadiens aussi bien francophones qu’anglophones. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, le Canada est une monarchie parlementaire, avec à sa tête, la Reine d’Angleterre, héritage de son ancien statut de Dominion au sein de l’Empire britannique. Bien que la fonction soit symbolique – elle l’est d’autant plus que la Reine est représentée par un gouverneur spécial – celle-ci n’en demeure pas moins importante notamment à l’échelle du Commonwealth, d’autres pays comme l’Australie, les Fidji ou bien encore la Nouvelle-Zélande ayant également la Reine Elisabeth II comme chef d’Etat.

Le poids de la monarchie a toujours fait l’objet de débats passionnés tout particulièrement au Canada dans la mesure où l’unité du pays s’est construite en opposition à la couronne britannique notamment depuis la Seconde Guerre mondiale avec un processus de « démonarchisation » du pays. Ainsi, les premiers ministres canadiens successifs se sont employés à estomper la présence de la couronne en rebaptisant nombre d’institutions comme la Royal Air Force devenue la Canadian Air Force ou bien encore en rapatriant la Constitution canadienne en 1982 sous le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau, celle-ci étant détenue, juridiquement parlant, par le Royaume-Uni. Autre exemple, les portraits officiels de la Reine furent pour la plupart déplacés ou mis en retrait au bénéfice de tableaux à la gloire du pays à la feuille d’érable.

Toutefois, ce mouvement de « démonarchisation » semble prendre un chemin inverse si j’en crois les propos de Claude Dupras que j’ai interrogé récemment sur mon blog. Ainsi, la plupart des institutions étatiques ont repris leur dénomination d’origine sous l’impulsion de Stephen Harper, l’actuel Premier ministre de sa majesté qui pour marquer le coup, a récemment décidé d’accrocher le portrait d’Elisabeth II dans l’ensemble des ambassades canadiennes.

Les Canadiens pourraient en rire si dans le même temps, la question royale n’avait pas un impact majeur dans les relations entre anglophones et francophones. En effet, nombreux sont les Canadiens qui s’interrogent sur ce retour assez marqué (et remarqué) de la couronne britannique au sein de la nation canadienne au moment même où certains pays du Commonwealth comme l’Australie s’interroge sur le maintien ou l’abolition de la monarchie, dernier cordon ombilical à leur histoire coloniale. Une question qui risque également de semer le trouble dans la mesure où elle ne fut même pas abordée durant la campagne électorale de mai dernier, tant le thème reste brûlant notamment chez les francophones, majoritairement antimonarchistes, 74% des Québécois considérant que la monarchie était «une relique de [leur] passé colonial qui n’a plus sa place au Canada aujourd’hui» dans un sondage paru en juin 2010, lors de la dernière visite de la Reine Elisabeth II.

Elisabeth II, reine d'Angleterre (et du Canada), en visite officielle en juin 2010

Aussi, le retour en force de la monarchie, amorcée par le gouvernement de Stephen Harper, ne devrait pas rassurer et réjouir tout ceux qui considèrent son existence comme archaïque et désuet, et tout particulièrement au sein de la Belle Province. Toujours est-il que la question royale risque est encore loin d’être tranchée.

Pour aller plus loin, je vous invite à lire un article d’André Pratte, journaliste à La Presse (un quotidien francophone) qui revient sur la question royale et sur une note sympa, à visionner un extrait du discours du prince William d’Angleterre, duc de Cambridge, le 3 juillet dernier. Un discours qu’il a prononcé en… français ! Bonnes lectures.

Questions à Claude Dupras

Claude Dupras est un ingénieur à la retraite de 79 ans, « montréalais, québécois et canadien » comme il se décrit lui-même. Tout comme dans le précédent entretien, il est question des élections générales du 2 mai dernier et des conséquences pour les relations entre le Canada et le Québec. Un entretien assez court mais précis que je vous invite à lire.

Gilles JOHNSON :Tout d’abord, présentez-vous.

Claude DUPRAS : Mon nom est Claude Dupras. Je suis Canadien, Québécois, et Montréalais. Voir ma biographie sur mon site www.claude.dupras.com

Avez-vous un cheminement ou un engagement politique ? Si oui, lequel ?

Non. Je suis à la retraite. J’étais centre-droit et actif dans le parti progressiste conservateur du Canada. Aujourd’hui,  je suis neutre.

Actuellement, près de 40% des Québécois sont favorables à la souveraineté et donc au départ de la Belle Province de la fédération canadienne ? Quel est l’intérêt du Québec et des Québécois de quitter le Canada et quels avantages (ou quels inconvénients) en tirerait-il, selon vous ?

Si on met les avantages et les désavantages sur la balance, je crois qu’elle penchera du coté des désavantages. Nous avons un très grand pays, riche en ressources naturelles, en pétrole (plus que l’Arabie saoudite) et nous donnerions tout cela à nos compatriotes anglais pour pouvoir se dire indépendant au Québec. Nous le sommes actuellement au Canada, pays que nos ancêtres français ont découvert.

Que vous inspirent les résultats électoraux du 2 mai dernier et notamment la percée du NPD au Québec ? Y doit-on voir là fin du mouvement souverainiste, du moins tel qu’il s’est toujours exprimé ?

Le Bloc Québécois était un anachronisme à Ottawa, une erreur. Les députés fédéraux sont là pour bâtir le Canada pas pour le détruire comme le voulait les bloquistes. L’indépendance c’est à Québec que ça se fera, si elle se fait. Les Québécois en eu ras-le-bol des salades que cherchaient à leur vendre sans cesse les bloquistes.

Qu’attendez-vous du gouvernement fédéral de Stephen Harper ?

Qu’il traite le Québec comme le Québec a toujours été traité par le fédéral. Le fait qu’il ait perdu des votes pour la deuxième élection consécutive ne doit pas changer cette approche politique.

Nombre de Québécois furent séduits par les propositions de Jack Layton notamment en matière de politique familiale, ou bien encore de santé en lien avec les intérêts du Québec. De l’autre, les souverainistes ont – semble-t-il – davantage axé leur campagne sur la question de l’indépendance plutôt que sur la défense des intérêts de la province. Y’a-t-il pas eu une erreur d’appréciation selon vous, ce qui explique le score inattendu des néo-démocrates ?

Les Québécois en avaient soupé des partis traditionnels. Soudainement une volonté de changement est apparue chez chacun et nous avons pour plusieurs réagi de la même façon. On a senti que l’on pouvait avoir confiance en Jack Layton.

Certains considèrent que le débat sur la souveraineté doit avoir lieu au Québec et uniquement au Québec. Que pensez-vous de cette affirmation ?

Oui.

Si vous deviez vous déterminer entre fédéralisme et souverainisme, quelle serait votre préférence et pourquoi ? (Notez, d’autres réponses sont possibles)

Je suis Canadien, Québécois et Montréalais. Pourquoi laisser aller un de ces qualificatifs. Le Canada m’appartient et je ne veux pas le céder à qui que ce soit.

Quel est l’opinion des Canadiens et des Québécois concernant la question de la souveraineté ? Voient-ils l’indépendance du Québec comme quelque chose de souhaitable ou de complètement dépassé ?

Dépassée depuis la Confédération.

En 2009, Nicolas Sarkozy avait qualifié de sectaires, les partisans de l’indépendance du Québec, remettant ainsi en cause la fameuse politique de « non ingérence, ni indifférence » à l’égard du Canada et des affaires québécoises. Un an plus tard, Pauline Marois était partie rencontrer les dirigeants du Parti socialiste et de l’UMP afin de défendre le projet de souveraineté du Québec. Que doit être selon vous, la véritable attitude de la France ?

Les Français n’ont pas à mettre leur nez dans les affaires des Québécois. Que ce soit De Gaulle, ou Sarkozy, l’UMP ou le PS !

Citez-moi trois personnalités politiques canadiennes (anglophones et/ou francophones, vivantes ou décédées) en indiquant leur force et leur faiblesse.

[Stephen] Harper (actuel premier ministre du Canada) : excellent stratège politique, trop conservateur

[Jean] Charest (actuel premier ministre du Québec) : un des bons hommes politiques du Canada, le temps au pouvoir l’use.

[Maurice] Duplessis (premier ministre du Québec de 1936 à 1939 puis de 1944 à 1959) : Un grand politique qui a obtenu l’autonomie politique  et fiscale pour le Québec, le patronage l’a sali dans l’opinion publique.

Comment voyez-vous le Québec et le Canada dans vingt ans ?

Aucun changement de structures. Mais le Québec moins influent à cause de la diminution du nombre de ses députés à la Chambre des Communes et du multiculturalisme qui se développe rapidement.

Entretien réalisé par courriel, le 1er septembre dernier. Pour consulter le blog de Claude Dupras, cliquez ici

Questions à Marilène Pilon

Marilène Pilon est une jeune montréalaise de 30 ans, souverainiste convaincue. C’est en recherchant des blogs politiques canadiens et québécois que je suis tombé sur son site, très simple et plaisant à lire au passage. Dans un entretien que j’ai réalisé via courriel, Marilène revient sur les élections générales du 2 mai et explique pourquoi l’indépendance du Québec reste un enjeu et une question d’actualité pour l’avenir de la Belle Province.

L’occasion, dans le cadre de ce carnet d’été, de vous proposer quelques témoignages et points de vue de Canadiens et de Québécois, francophones comme anglophones, fédéralistes comme souverainistes et qui font partie ou non de mon entourage.

Et je profite de ce premier article pour remercier Marilène pour avoir accepté cet entretien outre-mer et m’avoir accordé toute sa confiance ! 

Bonne lecture !

Gilles JOHNSON : Tout d’abord, présentez-vous et expliquez-nous votre cheminement politique.

Marilène PILON : J’aime les mathématiques.  J’ai toujours aimé les chiffres et les sciences.  J’ai étudié en actuariat à l’université et j’ai travaillé près de 7 ans chez un consultant en actuariat en administration de régimes de retraite.  Je suis présentement à la Ville de Montréal à l’Harmonisation des régimes de retraite.

Je suis fascinée par la nature humaine, la philosophie et la psychologie;  je tente de comprendre pourquoi les gens réagissent et agissent comme ils le font.

Mon cheminement politique est très sommaire.  J’apprends l’histoire moderne du Québec, j’écoute les nouvelles et lis quelques articles. Je m’intéresse à ce qu’on fait avec mes impôts.

Qu’est-ce qu’être souverainiste – au sens québécois du terme – en 2011 ? Cela a-t-il encore un sens ?

La grande question.  Plusieurs définitions s’appliquent, mais voici la mienne : l’indépendance est le projet commun de la société Québécoise de sorte qu’elle assurera elle-même ses responsabilités en tant qu’État reconnu par le reste du monde comme un pays indépendant.

Le Québec aura sa constitution, ses priorités, ses revenus, ses dépenses pour le bien de la majorité francophone, latine : tout le contraire du reste du Canada : anglophone et « british ».  Le Québec est principalement social-démocrate (centre-gauche) le reste du Canada est conservateur (centre-droite).  Les Conservateurs sous Harper sont pratiquement exclusivement à droite.  Les priorités et les besoins d’Ottawa et du Québec ne sont pas les mêmes.

Le Canada est censé être une Confédération : pouvoir des juridictions fort pour un pouvoir central limité.  La réalité est tout le contraire.  Alors, en ayant un pouvoir central fort, les priorités qui passent en premier sont celles du gouvernement en place à Ottawa : la droite. De plus, le gouvernement Harper a obtenu une majorité à Ottawa sans le Québec.  Ça en dit long sur les priorités du Canada par opposition à celles du Québec. Et comme les Conservateurs n’ont plus besoin du Québec pour obtenir une majorité : toutes les revendications pour sauver le français, nos institutions, notre culture se heurteront à des portes closes.  Alors oui, ça a du sens d’être souverainiste et de souhaiter du bien à notre société.

Actuellement, près de 40% des Québécois sont favorables à la souveraineté et donc au départ de la Belle Province de la fédération canadienne. Quel est l’intérêt du Québec et des Québécois de quitter le Canada et quels avantages en tirerait-il, selon vous ?

Les principaux avantages sont les suivants : nous sauvons le français en Amérique, nous sauvons nos institutions, nous cessons de financer les projets d’Ottawa de droite : les Québécois ne sont pas du même avis, en majorité, nous éliminons le financement des institutions fédérales que nous avons déjà au Québec (administration des rentes gouvernementales, le prélèvement des impôts : seul le Québec a un impôt central et un impôt provincial.  Avec la souveraineté, on en élimine un et tout notre argent ira à Québec pour financer nos priorités).

Quant aux inconvénients… On n’aura plus de feuille d’érable sur notre passeport ?

Que vous inspirent les résultats électoraux du 2 mai dernier et notamment la percée du NPD au Québec ? Y doit-on voir là fin du mouvement souverainiste, du moins tel qu’il s’est toujours exprimé ?

 Je respecte les résultats du 2 mai, mais que je ne les accepte pas.  Les électeurs Québécois ont voté pour un bon Jack [Layton, le président du NPD, et chef de l’opposition officielle, NDA] et pour du changement, c’est tout.  Ceci n’a rien d’une attaque personnelle contre monsieur Layton qui combat présentement un cancer.  Il s’agit de programme/idée politique.

Plusieurs députés du NPD sont des étudiants finissants au baccalauréat à l’université par opposition à des candidats du Bloc Québécois qui connaissent les dossiers du Québec au Canada.  Sur mes blogs je dénonce ce vote irréfléchi du Québec.

Plusieurs candidats du NPD n’ont même pas fait campagne, n’ont jamais mis les pieds dans la circonscription  pour laquelle ils se présentaient.  Deux mois après l’élection, 19 députés n’avaient pas de bureau de circonscription.  Ils sont l’opposition officielle : c’est Harper qui rit de bon cœur et avec raison.

Pour le reste, je vous réfère à mes blogs.

Nombre de Québécois furent séduits par les propositions de Jack Layton notamment en matière de politique familiale, ou bien encore de santé en lien avec les intérêts du Québec. De l’autre, les souverainistes ont – semble-t-il – davantage axé leur campagne sur la question de l’indépendance plutôt que sur la défense des intérêts de la province. Y’a-t-il pas eu une erreur d’appréciation selon vous, ce qui explique le score inattendu des néo-démocrates ?

Nombre de Québécois n’ont pas lu les programmes des partis parce que le Bloc Québécois présente des idées similaires au NPD sur plusieurs points, mais le Bloc opère son action exclusivement au Québec, sans avoir à faire de capital politique ailleurs, contrairement au NPD.  Je ne vois aucune analyse profonde des Québécois : ils ont voté pour du changement et un bon Jack.

La campagne du Bloc était très mauvaise, mais je n’aurais pas voté pour quelqu’un qui n’a même pas fait campagne chez-nous juste pour changer.  Mon candidat du Bloc était plus que compétent comparativement à un finissant d’université du NPD.

Certains considèrent que le débat sur la souveraineté doit avoir lieu au Québec et uniquement au Québec. Que pensez-vous de cette affirmation ?

Je trouve que cette affirmation est à nuancer.  L’indépendance du Québec se décidera à Québec.  Cependant, les autres pays du monde, dont le Canada, auront à reconnaître le Québec en tant que pays sur la scène internationale.  Nous ne pouvons donc pas ignorer l’attitude du Canada à notre égard.

Le Canada fait tout pour nous garder.  Pas tant les habitants, mais les actions politiques d’Ottawa centralisent le pouvoir et renforcent l’obligation du Québec à rester dans le Canada par la loi C-20 par exemple.

Le Québec paye pour un Sénat à Ottawa, paye pour un Lieutenant-gouverneur représentant la Reine d’Angleterre chez-nous ( ?), paye pour les avions F-35 qu’Ottawa veut acheter, paye pour l’administration fédérale.  Tout cet argent pourrait servir à autre chose chez-nous.

Le Canada nous a volés avec le scandale des commandites des Libéraux, les Conservateurs nous font dépenser pour des priorités qui ne sont pas les nôtres.  Je ne comprends pas le choix des électeurs Québécois d’accepter de faire des chèques à Ottawa sans rien avoir en retour.

Le référendum de 1995 a été volé par le camp du non, il y a eu plus d’un demi-million de dollars dépensés illégalement par le non.  Ottawa a ouvert la presse à billets : alors pour les amoureux de la péréquation (8,5 milliards envoyés à Québec par Ottawa), je leur demande de se réveiller.  Si nous étions un coût pour le Canada, il ne se forcerait pas tant que ça pour nous garder.

En 2009, Nicolas Sarkozy avait qualifié de sectaires, les partisans de l’indépendance du Québec, remettant ainsi en cause la fameuse politique de « non ingérence, ni indifférence » à l’égard du Canada et des affaires québécoises. Un an plus tard, Pauline Marois était partie rencontrer les dirigeants du Parti socialiste et de l’UMP afin de défendre le projet de souveraineté du Québec. Que doit être selon vous, la véritable attitude de la France ?

La France prendra l’attitude qu’elle voudra bien prendre.  Ce que je sais, c’est que le Québec est un petit terrain français dans une mer anglaise.  Nous sommes latins : plaisirs, bonne bouffe; et nous avons beaucoup de talents, d’entrepreneurs, d’artistes, des commerçants, des économistes et j’en passe!  Les occasions d’affaires et culturelles sont multiples. La France jouerait avec le feu si elle soutenait l’option souverainiste ou l’option fédéraliste : elle se mettrait soit le Canada ou une bonne partie du Québec à dos.  Cependant, ça reste sa décision.

Pauline Marois, chef du PQ, souffre d’un grand problème d’autorité et voit sa légitimité et surtout son autorité contestée. Pensez-vous que Marois soit la personne la mieux à même pour mener le PQ à la victoire en 2013 et mener le Québec à l’indépendance – en cas de nouveau référendum gagnant ?

Le référendum de 1995 a été volé par le camp du non; alors le camp du oui gagnait. Pauline Marois est la députée la plus compétente que je connaisse avec tout ce qu’elle a fait comme ministères au Québec. Je ne suis pas du type pro-chef, mais je sais que la crise au PQ a été très exagérée et déformée par les médias. Je suis souverainiste parce que je pense qu’il s’agit de la meilleure option pour le Québec afin d’arrêter de payer pour rien et de sauver le français en Amérique. Et c’est loin d’être l’affaire d’une seule personne.  Que ce soit Pauline Marois ou une autre personne, les gens mettront de toute façon la main à la pâte pour faire leur part pour leur pays. Une seule personne ne peut pas tout faire, tout connaître ni tout contrôler : la société québécoise a sa part de responsabilité à prendre et d’actions à entreprendre.

Citez-moi trois personnalités politiques canadiennes (anglophones et/ou francophones, vivantes ou décédées) en indiquant leur force et leur faiblesse.

Je vous suggère de lire sur le site du Parti Québécois où vous trouverez beaucoup d’information sur les députés souverainistes à Québec.

Je suis plutôt du genre à expliquer l’importance de la responsabilité individuelle, de cesser le « je m’en foutisme » et surtout, de cesser de se fier à une seule personne pour mener à bien le projet : tout le monde a un travail à faire.  Oui, c’est forçant l’effort, mais je suis convaincue que le jeu en vaut la chandelle.

Comment voyez-vous le Québec dans vingt ans ?

Dans vingt ans, le Québec sera un pays indépendant.  Il s’occupera de ses finances, de sa culture, de sa langue, de ses institutions, de ses lois civiles, de ses priorités. Nous intégrerons nos nouveaux concitoyens et leur apprendrons le français.  Nous serons une société laïque. Je suis d’ailleurs le Parti Québécois sur Twitter et j’ai demandé les finances d’un Québec souverain afin de présenter un projet qui se tienne sur des chiffres réalistes.  Le Québec n’est pas né pour un petit pain.  Il saura être un pays influent à la face du monde et pour ça, nous avons besoin de présenter le projet et d’en démontrer le réalisme afin de faire pencher la balance du côté du oui.

Entretien réalisé via courriel, le 29 juillet dernier. Pour consulter le blog de Marilène Pilon, cliquez ici

Ni ingérence, ni indifférence ?

C’était il y a quarante-quatre ans, un soir de juillet 1967. Sur le balcon de l’Hôtel de ville de Montréal, un général, président de la République française, prononçait une phrase qui allait devenir célèbre dans l’Histoire des relations franco-canadiennes.

« Vive le Québec libre ! » C’était un cri du cœur de Charles de Gaulle lancé à des milliers de Canadiens francophones, plus qu’un simple témoignage de sympathie de l’Hexagone à l’égard de nos voisins québécois, mais aussi selon certains, une prise de position en faveur de l’existence du Québec francophone au sein d’un Canada anglophone.

Prise de position qui s’explique en partie par l’Histoire (le Canada fut en effet découvert par les Français au XVI° siècle qui fondèrent la Province de Nouvelle-France ainsi que les villes de Montréal et de Québec) et qui explique également la politique de « ni ingérence, ni indifférence » dans le cadre des relations entre le Québec et le (reste du) Canada.

Le principe est simple : la France ne s’ingère pas dans les relations entre la Belle Province et Ottawa notamment en ce qui concerne la place du français ou bien encore la question de la souveraineté, ce qui ne veut pas dire qu’elle se prive de relations privilégiées avec le Québec. Ainsi, et dans le cadre de leurs compétences respectives, la France et le Québec ont des contacts réguliers en particulier sur le plan politique ou bien encore de la coopération bilatérale (par exemple en matière universitaire ou culturelle). Ainsi et depuis 1976, une rencontre annuelle a lieu entre le Premier ministre du Québec et son homologue français, voire dans certains cas avec le Président de la République.

Rencontre entre Nicolas Sarkozy et Jean Charest, actuel premier ministre du Québec, le 9 février 2009 au Palais de l’Elysée (Paris)

La France s’est toujours gardée d’exprimer son point de vue à propos concernant la souveraineté, en raison de son rapport avec le Canada, favorisant une sorte de statut quo, de neutralité. Ainsi, ni De Gaulle, ni ses successeurs d’ailleurs, n’ont jamais et de manière explicité défendu la question de la souveraineté québécoise, tout en insistant sur la particularité de la Belle Province. Un statut quo qui a cependant volé en éclats, il y a trois ans, lorsque l’actuel agité de l’Elysée s’est distingué en marquant clairement sa préférence pour le fédéralisme canadien allant même jusqu’à qualifier les souverainistes québécois de sectaires. Par la suite, et face au tollé suscité, Nicolas Sarkozy fut contraint de faire partiellement machine arrière.

Caricature de Garnotte paru dans le Devoir, le 14 février 2009

Une prise de position que n’a pas manqué de commenter le Parti Québécois qui a, dès lors, insisté – par la voix de Louise Beaudoin, à l’époque porte-parole – sur la méconnaissance totale de l’actuel chef de l’Etat français sur les questions canadiennes et les rapports souvent difficiles entre Québec et Ottawa. Sans doute que l’influence de Paul Desmarais, célèbre homme d’affaires, fédéraliste convaincu et surtout un proche de Nicolas Sarkozy y est sans doute pour quelque chose.

Toujours est-il que la sortie de Sarkozy avait au bout du compte suscité un certain embarras et même chez l’actuel Premier ministre du Québec, le libéral Jean Charest – qui n’est pourtant pas un partisan de l’indépendance, au contraire ! – et qui n’avait pas eu d’autre discours que de parler la position officielle de la France.

C’est qu’en réalité, la France ne peut faire autrement que d’adopter une telle stratégie. Comme l’a souligné Marilène Pilon dans une interview à venir, « la France jouerait avec le feu si elle soutenait l’option souverainiste ou l’option fédéraliste : elle se mettrait soit le Canada ou une bonne partie du Québec à dos ». Ce qui explique sans doute la prise de position plutôt discrète de nos chers partis et responsables politiques à ce sujet notamment quand on sait que sur le continent européen, le nationalisme se refait une beauté, la situation en Belgique, Espagne, Italie, au Royaume-Uni et même chez nous (avec la Corse) étant des exemples parmi d’autres.

Louise Beaudoin, à l’époque responsables du Parti Québecois en charge des relations internationales en compagnie d’Elisabeth Guigou et de Catherine Trautmann, lors de la convention du PS de novembre 2010

Ce qui n’empêche pas le Parti Québécois de poursuivre son travail de lobbying afin de promouvoir et de défendre la cause souverainiste auprès de nos chers responsables politiques français comme cela fut le cas en septembre 2010 où Pauline Marois avait secrètement rencontré Jean-François Copé, le patron de l’UMP et Martine Aubry, la première secrétaire du PS. Il s’agissait dans l’un comme dans l’autre, de ne pas insulter l’avenir notamment si le Québec devait un jour devenir un pays, ce qui suppose aussi des alliés de poids notamment sur la scène internationale.

PS : et voici en ligne un extrait du journal télévisé de Radio-Canada qui revient sur les propos de Nicolas Sarkozy concernant la question de la souveraineté :

A suivre : questions à Marilène Pilon

Le délicat dilemme du NPD

C’est sans doute par ce clip que l’homme a fini par séduire les Québécois.

Bien que cette vidéo soit assez ancienne (elle date de la précédente campagne électorale, celle de 2008), le constate reste le même : le Nouveau Parti démocratique a réalisé un véritable hold-up électoral en raflant plus des 2/3 des 75 sièges réservés à la Belle province au sein de la Chambre des communes.

Une vague orange que personne n’a vu véritablement venir, en raison notamment de son ampleur et de ses conséquences directes que j’ai évoquées auparavant. Une vague qui s’explique notamment par un homme, Jack Layton mais également ses idées.

Jack Layton, leader du Nouveau Parti démocratique (NPD) depuis 2003

Jack Layton, un Ontarien de 60 ans, semble avoir misé sur sa popularité pour devenir majoritaire au Québec et mettre fin à la suprématie du BQ comme le souligne notamment un reportage de la Canadian Broadcasting Corporation (CBC), la télévision publique anglophone et alter-ego de Radio-Canada. Ainsi, nombreux sont les habitants de la Belle-Province qui furent sensibles à son programme pour la jeunesse ou bien encore l’aide aux familles notamment les plus défavorisées. Qui plus est, et comme je l’ai mentionné plus haut, l’homme est populaire, une popularité qui s’est notamment vérifiée dans la version québécoise de l’ex-émission de Thierry Ardisson « Tout le monde en parle » (présentée outre-Atlantique par Guy A. Lepage) et popularité renforcée en raison du combat de Jack Layton face au cancer.

La percée du NPD au Québec s’explique dès lors par la « nouveauté » qu’apportait ce parti, jugé semble-t-il plus à même de prendre en compte les intérêts du Québec face à un Bloc Québécois en perte de vitesse et finalement ressortant la même rengaine. Aussi, certains se sont tout de suite précipités en considérant que la victoire des néo-démocrates signifiait le choix de la Belle province pour le fédéralisme canadien.

Or, ce choix supposé risque bien d’être mal interprété par les tenants de l’unité canadienne et pourrait être un véritable cadeau empoisonné pour le NPD et Jack Layton. Parti ouvertement et explicitement fédéraliste, le Nouveau parti démocratique, fondé en 1961, doit faire face à un cruel dilemme : défendre à la fois les intérêts de ce qu’on appelle le ROC (pour Rest of Canada, en gros, l’ensemble des provinces anglophones) tout en prenant en considération les aspirations et les objections du Québec et ce dans un double-schéma : celui des relations Québec – ROC mais aussi droite – gauche, le NPD (tout comme le Bloc Québécois), étant un parti social-démocrate (il serait l’équivalent du PS en France), membre de l’Internationale socialiste par ailleurs (ce qui n’est pas le cas du Bloc, en raison de l’opposition du NPD)

Un dilemme qui pourrait à terme s’avérer difficilement supportable surtout lorsqu’on sait que 58 des 102 députés néo-démocrates ont été élus dans la Belle Province et parmi eux, nombre de novices, voire de pied-nickelés. Devenu le premier parti d’opposition au gouvernement conservateur de Stephen Harper, le NPD sait qu’il est attendu au tournant par nombre de Québécois qui attendent des choses concrètes ainsi qu’une prise en compte de leurs priorités afin de peser à Ottawa et qui n’hésiteront pas à tourner casaques, s’ils s’estiment déçus, voire trahis par Jack Layton.

Aussi, si la victoire de Layton fut large dans la province francophone, l’attente qu’il suscite l’est également, à tel point qu’il devra donner des résultats concrets sous peine de chuter aussi vite qu’est arrivée la vague orange à l’élection fédérale suivante prévue en 2015. Dès lors, le leader du NPD devrait, s’il veut s’installer durablement au Québec, s’inspirer du cas de Mario Dumont, ancien animateur de la campagne référendaire en faveur de l’indépendance du Québec puis dirigeant de l’Action démocratique du Québec, un parti de centre-droit qui proposait une troisième voie entre fédéralisme canadien et souveraineté québécoise. Formant l’opposition officielle au gouvernement libéral de Jean Charest en 2007 avec 41 députés sur 125 – reléguant le Parti québécois en troisième position et réalisant l’un de leurs plus mauvais scores au sortir de l’élection provinciale –, ce parti ne conserva que sept députés en décembre 2008. La raison ? Après avoir longtemps séduit les Québécois, sans doute lassés du surplace du PQ, l’ADQ avait rapidement déçu et n’avait pas su tenir son rang d’opposition officielle au sein de l’Assemblée nationale du Québec.

Caricature de Garnotte parue dans Le Devoir du 20 avril dernier durant la campagne électorale canadienne

PS : je vous en mets en ligne, le reportage de la CBC à propos de la percée du NPD au Québec (vidéo en anglais)

A suivre : Ni ingérence, ni indifférence ?

Recherche député(e) désespérément

Suite de notre série estivale sur la situation politique canadienne actuelle avec une petite histoire assez amusante, pour ne pas dire loquace.

Ruth Ellen Brosseau, nouvelle députée fédérale canadienne (NPD) depuis le 2 mai dernier

Ruth Ellen Brosseau, jeune et mignonne ottavienne de 27 ans, se présente comme candidate pour le compte du Nouveau Parti démocratique (NPD) au Québec, dans le cadre des élections fédérales du 2 mai dernier. Tout comme cinquante-sept de ses collègues néo-démocrates, elle est nettement élue au soir de l’élection.

On pourrait penser que Ruth Ellen Brosseau doit sa victoire à sa campagne active sur le terrain. Il n’en est rien puisque cette même Ruth Ellen Brosseau semble avoir été bien absente de sa circonscription, cette dernière ne s’étant pas absentée pour des raisons professionnelles mais des vacances… à Las Vegas ! Un détail qui aurait pu faire mouche et favoriser la réélection de son rival souverainiste sur un fauteuil mais qui semble-t-il n’a pas empêché notre jeune femme de se faire élire par ses pairs alors qu’elle semble avoir des difficultés majeures avec la langue de Molière. Un petit problème quand on sait que la plupart de vos concitoyens sont unilingues francophones ou presque, ce qui a d’ailleurs provoqué l’agacement de Gilles Duceppe, le chef du Bloc québecois (voir la vidéo ci-dessous) ! Et pour couronner le tout, la désormais députée ne semblait même pas avoir été au courant de sa victoire, vacances obligent !

Le cas de Ruth Ellen Brosseau n’est pas isolé, nombre de députés néo-démocrates ayant connu pareille situation. Selon plusieurs analystes et journalistes canadiens comme étrangers, le NPD et son leader Jack Layton semblent avoir eu toutes les difficultés pour recruter des candidats notamment au Québec et ce dans un laps de temps assez court, courte campagne électorale oblige. Nombre d’entre eux sont loin d’être des professionnels de la politique (ce qui n’est plus mal en soi) et avaient accepté de se présenter aux élections fédérales, pensant ne pas être élu par la suite.

Ce n’était pas sans compter le vote des Québécois qui ont envoyé en masse des députés néo-démocrates, mettant – paradoxalement – le NPD dans l’embarras. En effet, suite à cette percée tout aussi historique qu’inattendue, le nouveau et principal parti d’opposition à la Chambre des communes doit désormais apporter des gages et montrer que leurs élus n’étaient pas uniquement des « poteaux » – c’est-à-dire des noms avec une affiche placardée sur des pylônes, histoire de récolter des voix au moment des élections, dans l’hypothèse de ne pas être élu – absents de leur circonscription durant la campagne mais bel et bien des députés sur lesquels on peut baser toute leur confiance et qui sauront défendre les intérêts des Québécois.

Caricature de Garnotte, parue dans Le Devoir du 04 mai dernier. Pour comprendre le dessin dans son contexte, cliquez ici

Mais en dépit de la bonne volonté du NPD et de Jack Layton – par exemple, le parti a promis de financer des cours de français à notre jeune Ruth Ellen – le mouvement social-démocrate semble toujours dans l’embarras. Ainsi, plus de deux mois après le scrutin du 2 mai,  certains députés néo-démocrates restent difficilement accessibles ou bien encore joignables, la plupart n’ayant toujours pas de bureau de circonscription, au grand étonnement de certains dont Marilène Pilon, bloggeuse de son état, et qui s’est interrogée sur le niveau de professionnalisme et de sérieux du NPD lors d’une conversation que j’ai eu avec elle sur mon fil Twitter, il y a quelques jours.

J’ai pu moi-même me rendre compte de ce manque de professionnalisme supposé des néo-démocrates canadiens au Québec, en regardant un reportage du journal de Radio-Canada, début juillet. Sans doute que le NPD ne s’imaginait-il pas devenir le premier parti dans la province francophone, mettant fin à vingt ans de victoires successives du Bloc Québécois. En effet, lors de la précédente législature (2008 – 2011), le NPD n’avait qu’un seul député contre quarante-neuf pour le seul Bloc Québécois (sur 75 députés maximum). Une situation qui laisse un parti plus ou moins déboussolé et dans une situation bien moins confortable qu’il n’y parait, ce que j’expliquerai ultérieurement.

A suivre : le délicat dilemme du NPD

Le blues des souverainistes

Turbulences au sein du mouvement souverainiste !

Les élections fédérales du 2 mai dernier, n’en finissent pas de créer des remous chez les partisans de l’indépendance québécoise notamment au sein du Parti Québécois dirigé par une Pauline Marois, à la légitimité contestée. Ainsi, cinq députés provinciaux ont annoncé leur départ du parti souverainiste, parmi lesquels les populaires Louise Beaudoin, Pierre Curzi ainsi que Lisette Lapointe, ces trois figures du PQ reprochant à leur ancienne chef de file de ne pas avoir de stratégie précise, ni même de calendrier plus ou moins défini concernant la marche vers l’indépendance du Québec même si des raisons internes sont également évoquées, comme l’explique Louise Beaudoin, le 7 juin dernier sur l’antenne de Radio-Canada :

Cette crise au sein du mouvement indépendantiste est assez symptomatique du déboussolement dans lequel se retrouve les souverainistes depuis les élections du printemps dernier qui ont vu la déroute sans appel du Bloc Québécois et la démission sur le champ de Gilles Duceppe, battu dans sa propre circonscription, une circonscription qu’il détenait depuis 1990.

Pour rappel, la stratégie des souverainistes se base sur la logique complémentaire suivante : le BQ agit sur la scène fédérale (et uniquement sur celle-ci) et le PQ exclusivement sur la scène provinciale pour défendre les intérêts de la Belle province mais également préparer puis provoquer son accès à l’indépendance. Une stratégie qui fut brutalement remise en cause et qui pose même la question de la viabilité du projet souverainiste, notamment au sein de la société québécoise et en particulier au sein des souverainistes eux-mêmes.

Gilles Duceppe (à l'époque, chef du Bloc Québécois) en compagnie de Pauline Marois (chef du Parti Québécois) durant la campagne législative pour les élections fédérales canadiennes de mai dernier

On estime actuellement à 40% le nombre de Québécois se prononçant en faveur de l’indépendance de la province francophone du reste du Canada. Un chiffre stable depuis la dernière consultation référendaire du 30 octobre 1995 où l’option du « Oui » n’avait été rejetée qu’à une infime majorité. Depuis lors, la question de l’indépendance reste plus ou moins en suspens, une idée qui reste brandie, défendue mais sans véritable traduction concrète et c’est qui explique un peu le blues des souverainistes aujourd’hui.

Car si bloquistes comme péquistes s’accordent toujours sur l’idée de faire du Québec un pays (c’est-à-dire un Etat totalement souverain), les avis divergent sur le tempo et la stratégie à adopter notamment au sein du PQ où la perte de leadership et d’autorité de Pauline Marois s’explique en partie. En effet, nombreux sont ceux comme les récents démissionnaires du PQ qui s’interrogent sur les réelles intentions et motivations de l’ancienne ministre du gouvernement provincial de René Levesque, la question de la souveraineté servant selon ses détracteurs comme un moyen d’accéder au pouvoir – un argument électoral, si vous préférez – et non plus une fin en soi, un but à atteindre.

Les chefs historiques du Parti Québecois de 1968 à 2001 avec René Levesque (à l'extrême droite de l'affiche, de 1998 à 1985), Jacques Parizeau (en bas à droite de 1988 à 1996), Lucien Bouchard (au centre, de 1996 à 2001) et Bernard Landry (à gauche, de 2001 à 2003)

Une telle attaque qui peut en boucher plus ou moins un coin à l’intéressée notamment si celle-ci est plus ou moins subtilement comparée à ses prédécesseurs tels René Levesque bien sur, mais également Jacques Parizeau, premier ministre du Québec de 1994 à 1996 et leader du Oui au référendum de 1995, ardent avocat de la souveraineté. Un personnage historique du mouvement souverainiste respecté et dont la parole pèse à tous les sens du terme, ce qui limite la marge de manœuvre de l’actuelle chef indépendantiste.

A cela s’ajoute un mouvement indépendantiste qui ne cesse de se diviser au niveau provincial, s’accentuant un peu plus ce blues. ADQ (pour Action démocratique du Québec, centre-droit), PI (pour Parti indépendantiste), QS (pour Québec Solidaire, gauche écologiste), CAQ (Comité pour l’Avenir du Québec)… autant de partis et de formations politiques (souvent fondés par des anciens péquistes) qui remettent en cause l’autorité morale du PQ comme seul parti historique pouvant réaliser le rêve de la souveraineté.

De fait, l’avenir du mouvement indépendantiste est entre les mains des souverainistes eux-mêmes notamment au sein du PQ avec une Pauline Marois qui en dépit des 93% qu’elle a obtenu en vote de confiance, peine à convaincre, sa gouvernance étant de plus en plus et vertement critiquée (à tel point d’ailleurs que certains réclament toujours son remplacement par Gilles Duceppe, le chef démissionnaire du Bloc !) Sans aucun doute, des avenirs se dessinent, reste à connaître lequel.

Caricature de Garnotte parue dans Le Devoir, un quotidien québécois, le 23 juin 2011. Pour comprendre la caricature dans son contexte, cliquez ici

A suivre : recherche député(e) désespérément

La Belle province au sirop d’érable

C’est le retour de mes carnets d’été après un an d’absence pour manque de temps, d’organisation (en raison de mon départ pour la Pologne) mais aussi d’inspiration.

Mais cette année, et histoire de me faire pardonner, je vous propose de traverser l’Atlantique et de partir à la rencontre de nos cousins d’Amérique, je veux bien évidemment parler des Québécois.

Durant cet été, je publierai une série d’articles sur la seule province francophone du Canada et notamment sur son avenir dans le prolongement des articles que j’avais consacrés sur les élections fédérales canadiennes du 2 mai dernier, élections qui ont provoqué et provoquent toujours des remous majeurs dans le mouvement souverainiste québécois. Dans ce nouveau carnet, j’interviewerai des Canadiens francophones et anglophones, fédéralistes, comme souverainistes ou bien encore autonomistes sur l’évolution de la Belle province et de son rapport avec le reste de la Fédération, histoire que vous puissiez mieux comprendre et mieux saisir le débat sur la souveraineté (c’est-à-dire l’indépendance) du Québec, un débat qui agite toujours autant nos chers cousins et leurs compatriotes anglophones, malgré deux précédents référendums.

C’est aussi l’occasion de vous parler – sous un œil politique, bien sûr – de ce pays dont je suis tombé en amour[1] tant je m’intéresse de plus en plus à sa vie politique et sociétale avec le secret espoir de m’y installer un de ses jours, qui sait !

Alors, prêts pour cette balade dans le pays du sirop d’érable et la Belle province ? A très bientôt sur actupol 3.0 !


[1] Expression québécoise qui veut dire : « tomber amoureux »