Que reste-t-il du 12 juillet 1998 ? Les petites pharses

Au lendemain du sacre des Bleus, toute la classe politique jubilait au contact de cette France multiculturelle. Petit florilège des déclarations des uns et des autres en vrac :


« La Coupe du monde n’est pas l’événement principal du vingtième siècle. C’est un détail de l’histoire de la guerre que se mènent les peuples sur les terrains de sport »

Jean-Marie Le Pen (11 juillet 1998)

« [Zinedine Zidane] a fait plus par ses déhanchements que dix ou quinze ans de politique d’intégration.»

Sami Naïr, alors conseiller de Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur (13 juillet 1998)

« Cette victoire a suscité l’enthousiasme de tout le pays dans une liesse populaire jamais rencontrée depuis la Libération »

Marie-George Buffet, alors ministre de la Jeunesse et des Sports (15 juillet 1998)

« Il n’y a pas d’écart entre eux, les jeunes des banlieues et l’équipe de France. Le rapport, par exemple, des jeunes des quartiers nord de Marseille et de Zidane est un rapport de proximité.»

Marie-George Buffet.

« [Zinedine Zidane] est le porte-parole d’une France plurielle qui ne s’accepte pas toujours telle qu’elle est.»

Mouloud Aounit, alors porte-parole du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap)

« J’espère que cette équipe black-blanc-beur donne envie à bon nombre de nos concitoyens de chasser leurs idées racistes et de montrer que, lorsqu’on a la volonté, on peut gagner.»

Claude Bartolone, à l’époque ministre délégué à la Ville.

« Il y avait dans mon quartier un élan des jeunes, dont certains n’avaient pas 18 ans, qui manifestement n’avaient pas besoin de demander la nationalité française pour se sentir réellement français.»

Daniel Markovitch, député (PS) du XIXe arrondissement de Paris.

«Vos exploits honorent l’outre-mer.»

Jean-Jack Queyranne, alors secrétaire d’Etat chargé de l’Outre-Mer, dans un télégramme à Lilian Thuram.

« La France s’est reconnue à travers cette équipe multi-ethnique. Qu’y a-t-il de plus beau? Que ces jeunes gens, nés en France, pleins de joie de vivre et d’ambition, aient rendu tant de gens heureux, c’est très positif pour le pays »

Aimé Jacquet, 17 juillet 1998

« Une image me restera gravée à jamais : celle du président de la République et du Premier ministre entrant dans les vestiaires ensemble et s’attendant l’un l’autre pour aller féliciter ensemble les joueurs. Ca c’est la France forte. C’est l’acceptation et le respect de l’autre. J’ai trouvé que c’était fort »

Aimé Jacquet, Ibid.

« Quand vous voyez tous ces Français, apparemment si différents mais en réalité si similaires, partageant le même enthousiasme, on peut se demander s’il n’existe pas un ciment, un principe, une solution à tous nos problèmes »

Philippe Seguin, alors président du RPR et leader de l’opposition

« L’idée que l’intégration est possible va avancer au sein d’une droite qui, jusque-là, en doutait. Beaucoup de gens dans l’opposition admettaient que les vagues d’immigration précédentes avaient amené de bonnes choses à la France, ils commencent à comprendre que les Africains peuvent apporter aussi des qualités à notre pays. » [et] « Il y en a un qui a vraiment l’air d’un con, c’est Le Pen. »

Patrick Devedjian, député-maire RPR d’Antony, le 16 juillet 1998

Le FN « félicite chaleureusement de sa magnifique victoire (…) toute l’équipe de France, et particulièrement son patron, Aimé Jacquet, ainsi que le principal artisan du succès final, Zinedine Zidane, enfant de l’Algérie française »

Jean-Marie Le Pen, le 16 juillet 1998

« Je voudrais dire à tous les jeunes qui se reconnaissent dans cette équipe tricolore et multicolore que chacun, à sa place, est dépositaire d’un peu de fierté de la France »

Jacques Chirac, alors président de la République, le 15 juillet 1998

« Je crois qu’il y a une différence entre le président de la République et le Premier ministre. Je crois que le Premier ministre aime le sport et je crois que le président aime les sportifs. C’est ce qu’il m’a toujours dit « moi le sport, je n’y connais rien, mais j’admire beaucoup les sportifs qui réussissent à faire quelque chose » »

Michel Platini, alors président du Comité français d’organisation, le 16 juillet 1998

« Je crois sincèrement que [la victoire des Bleus] fera des racistes en moins, en même temps que plus de sérénité et d’espoir pour les jeunes venus d’ailleurs »

Philippe Seguin, le 16 juillet 1998

« La France est multiraciale, et elle le restera. C’est une évidence. Mais il ne faut pas se tromper de leçon. Elle l’est grâce à sa passion. »

Alain Peyreffite, ancien ministre dans les colonnes du Figaro.

Que reste-t-il du 12 juillet 1998 ? Un jour de gloire, le rendez-vous manqué pour la République

Il y a dix ans, Zizou était promu président de la République (si, si c’était écrit sur l’Arc de Triomphe !), les Français étaient contents, sans exception et distinction de race, de religion… Toute la classe politique rassemblée derrière les Bleus faisait l’union sacrée de la majorité de gauche plurielle à l’opposition de droite. On était tous dans le jeu et il y avait un exclu : Jean-Marie Le Pen et son parti, Le Front national. En effet, le consensus fut grandiose et unique et là où la gauche semblait s’être réconciliée avec la nation (idée traditionnellement de droite), la droite semblait découvrir grâce au football et vingt-deux joueurs, les bienfaits de l’immigration et de l’intégration. Le député-maire RPR d’Antony (92), Patrick Devedjian, déclarait à l’époque : « Il y en a un qui a vraiment l’air d’un con, c’est Le Pen ». Quant à Charles Pasqua, ancien ministre de l’Intérieur connu pour sa politique de fermeté en matière d’immigration, étonnait son monde et la classe politique en déclarant qu’il fallait régulariser tous les sans-papiers !

Bref, c’était un moment magique et une belle image de la France : l’Hexagone semblait assumer une bonne foi pour toutes ses couleurs « black-blanc-beur » et le Boulonnais, le Stéphanois, le Marseillais et les jeunes de banlieue issus de l’immigration avaient un point commun à ce moment précis : celui de partager un moment unique et d’exprimer la fierté d’être Français.

Aujourd’hui, on en est loin de cet instant magique et plus on s’en éloigne plus il y a une certaine nostalgie de cette période. En 2008, la France est encore « black-blanc-beur » mais cette réalité peine toujours à exister. Pis ! La France de 2008, c’est la France de Sarkozy, celle qui fait du chiffre pour expulser le plus d’immigré possible, celle où il faut attendre des années et des années pour un immigré parfaitement intégré pour devenir Français (sauf si on s’appelle Carla Bruni et qu’on est épouse du chef de l’Etat), cette France qui fait encore et toujours des promesses bidons pour les jeunes de banlieue alors qu’on connaît pertinemment les problèmes !

Dès lors, je m’interroge et je me dis que si le 12 juillet 1998 était un jour de gloire pour la France, ce fut aussi un rendez-vous manqué pour la République française. En réalité, les responsables politiques, de droite comme de gauche, n’ont pas pu saisir la balle au bond lancée à l’occasion du sacre des Bleus pour s’inscrire durablement dans cette France « black-blanc-beur » et la traduire dans les faits. C’est sans doute que la classe politique dans son ensemble a trop cru que le sport pouvait prendre le relais de la voie vers l’intégration, là où l’école de la République avait échoué. On y a cru mais le match France-Algérie du 7 octobre 2001 ainsi que le 21 avril 2002 ont rapidement refroidi les attentes de chacun d’entre nous.

Dès lors, que reste-t-il du 12 juillet 1998 ? Sans doute, ces trois buts et une liesse populaire ainsi que l’image d’une France qui gagne ! Toutefois, ce jour reste également le symbole d’un rendez-vous manqué de la République qui n’a pas pu saisir sa chance et faire en sorte que la France « black-blanc-beur » trouve pleinement son sens au-delà d’un terrain de sport.

Que reste-t-il du 12 juillet 1998 ? Entretien avec Marie-George Buffet (Partie 2)

Suite et fin de l’entretien de Marie-George Buffet, réalisé le 24 avril dernier à Stains (93) dans le cadre de mon mémoire. (Pour retrouver le début de la discussion cliquez ici)

Ben, parlons un peu justement des hommes politiques en général, enfin des responsables politiques et intellectuels français et notamment de droite puisqu’au moment de la coupe du monde 98, ils ont encensé l’Equipe de France en disant notamment, en gros pour schématiser, que 90 minutes d’un match de football, enfin… on a beaucoup fait en 90 minutes d’un match de football qu’en quinze ans de politique de gauche ou de droite en matière d’intégration ! [Mme Buffet marque un signe de désaccord] Euh, apparemment, on n’est pas d’accord

Attendez ! Je vais p’têt penser par rapport à cette époque-là, mais les faits nous donnent tort ! Les faits donnent tort à ceux qui ont pensé ça parce que, une fois la coupe du monde effacée, passée, les problèmes au quotidien, de discrimination, de racisme, de… de… voilà, de coupure de notre peuple en morceaux sont demeurés. Et les mêmes qui avaient dit comme propos que les 90 minutes de l’Equipe de France sont les mêmes qui sont capables de nous expliquer pourquoi il faut absolument mettre des charters pour faire repartir les gens au Sénégal, au Mali ou ailleurs ! Donc, j’ai envie de dire pas d’alibi quoi ! D’ailleurs Thuram, dont je suis toujours admiratif parce que Lillian Thuram, tranquillement avec ses mots à lui, ne cesse de le répéter depuis la victoire de 98. Il ne cesse de dire que les choses sont encore à… ce qui s’est passé à Metz à propos des cris de singes, sur, etc. etc. sont toujours là ! Et ce que j’trouve le plus effrayant c’est pas tant qu’il y ait des espèces de p’tits cons qui, au PSG ou ailleurs, à Metz ou ailleurs, lancent des cris : c’est le peu de réaction de la société ! C’est quand même… bon, on réagit parce qu’il y a une banderole contre les Ch’tis d’accord, il faut réagir et c’est scandaleux ! Je suis d’accord ! Enfin, les mêmes ! Ils en ont fait d’autres des banderoles ! Il faut attendre qu’il y ait une banderole contre les Ch’tis pour qu’on dissolve les… ces clubs de voyous ! Donc, je trouve qu’il a encore une grande tolérance du racisme dans notre société quand même !

Justement, vous avez parlé de Lillian Thuram… Bon, Lillian Thuram… on le voit sur un autre terrain que le football, bon je veux pas faire de mauvais jeux de mots mais… notamment… sur le terrain sociétal, il parle d’une grande question de société comme la question de l’esclavage. D’ailleurs,  à l’époque de la coupe du monde 98, on était au 150ème anniversaire de l’esclavage, il y avait un débat, on posait la question de la commémoration, la mise en place…

Les choses ont bougé là-dessus

Les choses ont bougé dix ans après. Mais c’est à cette époque, on se demandait s’il y allait avoir une date de commémoration ou pas… D’une manière générale, est-ce que vous pensez que c’est le rôle du sportif de s’inviter sur la tribune politique ou qu’est-ce que le sportif doit-rester en dehors de tout cela et rester sportif ?

Sportif, c’est d’abord un homme ou une femme ! C’est d’abord un citoyen ou une citoyenne ! Pourquoi il n’aurait pas le droit de parler ?

Ah non ! Je n’ai pas dit qu’il n’avait pas le droit !

Mais si, si, si, si ! Vous pouvez l’dire ! Parce que quand même il y a une tradition dans le mouvement sportif français mais également international… quand les sportifs, c’est un peu l’omerta ! Moi, j’ai entendu pendant cinq ans quand j’étais ministre : « écoutez madame la ministre, je ne fais pas d’politique ! Madame la ministre… etc ! » Bon d’accord ! Mais moi, j’estime qu’un sportif a le droit de parler ! Pourquoi n’importe quelle vedette de cinéma pourrait dire ce qu’elle pense sur la société et alors un sportif ne pourrait pas le dire ? Il pourrait faire profiter de sa notoriété pour faire des passages ! Je trouve ça… non ! C’est des citoyens, ils ont le droit à la parole ! Alors, il y a le problème des J.O avec l’article de la Charte olympique qui interdit toute manifestation sur les stades etc. Bon, autant, je ne suis pas pour instrumentaliser les J.O, je trouve qu’on assiste à une formidable hypocrisie avec ce qui se passe autour des J.O de Pékin parce que les mêmes qui appellent les athlètes à s’exprimer, à faire ceci, c’est les mêmes qui envoient Raffarin faire des bisous parce que quand même, il faut quand même signer des contrats et que Carrefour… voilà quoi ! Moi, j’ai été claire, il faut arrêter la répression chinoise et puis j’ai dit faut laisser les J.O se tenir à Pékin voilà ! Mais je pense en tant que citoyen, qu’un citoyen sportif à Pékin dise : « moi je suis contre la peine de mort », oui… ben, il a droit de dire « je suis contre la peine de mort ! » Il a droit de le dire à Pékin comme il a droit de le dire à New-York parce que la peine de mort c’est pas qu’à Pékin ! C’est aussi à New-York et ailleurs ! Mais il a le droit de le dire ! S’il pense que la Tchétchénie ne soit plus massacrée, il a le droit de le dire même si il y a des Jeux Olympiques qui vont se tenir à Stochi en Russie ! Donc c’est des citoyens mais ils ont droit à la parole et je pense qu’il faut arrêter de dire que le sport serait… le sport est traversé, je l’ai dit tout à l’heure, des grandes questions de société, donc il est traversé de grandes questions de politique. Moi, j’interdis aux clubs de cotiser en bourse, le ministre des Sports de droite qui me succède…

Jean-François Lamour

Il autorise… donc il y a bien des choix politiques ! Moi, je pense que c’est un scandale que ce soit la Ligue de sport de haut niveau amateur qui paye 30 millions d’euros pour rembourser les frais d’images des sportifs professionnels, ben le ministre Laporte pense que c’est normal ! Donc il y a bien un débat politique ! Donc, il faut pas faire semblant de ne pas faire de politique quand on parle du sport ! Moi, j’ai fait de la politique, quand j’ai taxé les droits du football de 5% pour le foot amateur, j’ai fait de la politique ! Ils ont hurlé, ils ont crié mais j’ai fait de la politique ! Donc, il faut jouer les imbéciles ! La politique traverse le sport ! C’est normal en plus ! Vous vous rendez compte de ce que le sport représente dans une société comme la nôtre ?

Ben, c’est clair que cela représente quelque chose d’important, un enjeu…

Donc que les enjeux sociétaux traversent le sport et que la politique traverse le sport !

Ben justement, j’étais en train de penser notamment à travers les coupures de presse que j’ai rassemblées, j’en ai entre  70 et 80, et je relisais un article de Libération datant de quelques jours après la coupe du monde, où on parlait d’une petite ville, Noyon, dans l’Oise, et donc même s’il y avait de la suspicion entre les différents habitants, notamment entre ceux qui sont issus de l’immigration et les Français dits de souche, les gens espéraient – et c’est pareil à Marseille, à la Castellane – qu’il y aurait un rapprochement. Alors comment se fait-il qu’on soit passé de cette petite espérance au 21 avril 2002 ?

Parce que, parce que… les difficultés de la vie, ont repris le dessus ! On a vécu un véritable moment de communion, de… C’était la fête ! Je me rappelle moi sur l’autoroute en rentrant du stade, il y avait une véritable envie d’être ensemble, de fêter cela ensemble… Le « Tous ensemble » des manifestations de 1995, où on savait, là aussi, communier de façon extraordinaire, bon… Puis après, toutes les difficultés qui reviennent ! Et puis, il y a les discours, c’est-à-dire vous perdez votre emploi et il y a quelqu’un qui vous dit : « vous perdez votre emploi, c’est parce que les immigrés viennent le prendre ! » Et puis, il y a les difficultés de la vie, il y a « mais vous avez vu quand même ! Les Noirs… y’a tout ces… Et puis petit à petit, la souffrance, les difficultés, y’a des gens qui viennent dire : « les difficultés, c’est la faute de notre voisin ! Vous avez vu notre voisin ! Ses parents, ils étaient pas nés en Normandie, hein ! » De nouveau, on attise les divisions dans notre peuple. C’est pour ça, je me bats toujours en disant : mais les ennemis, ce n’est pas le voisin, c’est pas le salarié à côté… parce que, très facilement, c’est plus facile d’attaquer son voisin de dire : « le gosse de mes voisins, il fiche la bagarre… » C’est plus facile que de s’en prendre aux autorités économiques ! Donc on attise la division des hommes entre eux et on arrive au 21 avril 2002 où la gauche a déçu profondément, où on a sanctionné toute la gauche et puis, bon, tout le discours porté par l’extrême droite française ben voilà, a fructifié… Voilà, « c’est la faute de l’autre si je perds mon emploi, c’est la faute de l’autre si la cage d’escalier est sale… » Et on fait pas ensemble, on répond pas ensemble, on répond comme cela voilà ! Et c’est le Front national qui arrive ! Et c’est pour cela que je suis là sans arrêt à combattre les réactions… moi, je reçois dans ma permanence des gens qui me disent : « Ah, Mme Buffet ! Vous dites que c’est dur d’avoir un logement ! M’enfin, La famille Truc… hein ! Il s l’ont eu le logement ! Pourquoi ils l’ont eu le logement ! » Et ça commence ! Comment on lutte, comment on recrée le « tous ensemble » de 95 ou de la Coupe du monde ? Voilà ! C’est à cela qu’il faut travailler ! Sinon on aura d’autres 21 avril 2002 ! Alors, pour l’instant Sarkozy fait le ramasse-idées dans la matière, donc Le Pen est éjecté mais les idées sont toujours là !

Euh, justement j’étais en train d’y penser… Malgré tout, il y a quand même eu au moment de cette coupe du monde des modèles… j’ai décidé d’en prendre deux dans cette équipe de France, j’aurai pu en prendre plusieurs, j’ai pris donc Zinédine Zidane et Aimé Jacquet. Je vous explique pourquoi : parce qu’Aimé Jacquet vient d’un milieu plutôt populaire, il commence comme ouvrier et il est ensuite porté en modèle notamment par une presse qui l’avait conspué au départ… Zinédine Zidane devient également un modèle d’intégration et ça ne s’est jamais démenti plus de cinq ans après notamment lorsqu’il revient en 2005, alors comment expliquer finalement ce décalage avec le 21 avril, et le fait que ces gens restent érigés comme modèles ?

Ils sont des modèles parce qu’ils nous ont fait rêver ! Ils nous ont fait rêver ! Donc, il y a une sorte de reconnaissance envers Aimé Jacquet, Zinédine Zidane et les autres joueurs et ensuite, Zinédine Zidane, c’est un môme… moi, j’ai rencontré son père dans les quartiers Nord de Marseille, bon… Jacquet, c’est l’origine ouvrière, c’est Saint-Etienne tout ça ! Donc on se dit, ils sont partis des quartiers Nord de Marseille, de Saint-Etienne et ils sont devenus des personnalités unanimement reconnues. Mais, mais… réfléchissons ensemble ! Leur passage, c’est le sport ! Dans le reste de la société, vous n’avez pas des Zidane à la tête d’EADS, d’Alsthom… Vous n’avez pas de Jacquet qui est Premier ministre, etc.

Il y a eu Pierre Bérégovoy

D’accord ! Il y a eu Pierre Bérégovoy ! Il y a eu aussi des femmes Premier ministre ! Donc, on a l’impression que… et c’est pour cela que j’ai toujours combattu… quand j’étais ministre des Sports, je rencontrais des gamins, pleins de petits gamins et alors, je leur demandais toujours qu’est-ce qu’ils allaient faire. « Je veux être footballeur professionnel », c’était ! Donc, c’était l’effet 98 ! Alors, il y a certains gamins qui diraient, « je veux être rugbyman professionnel » ! C’était l’effet 98, je leur disais non ! Parce que peut-être que tu vas l’être mais tu as une chance sur 10 000 de l’être ! 100 000 voire un million ! Ou peut-être que tu rêves d’être ingénieur ou médecin, euh je sais quoi mais le métier que tu veux ! Parce qu’on ne peut pas dire que l’intégration, le seul passage, quand on est d’origine black ou… ça s’rait le sport ! C’est terrifiant de dire cela ! Donc attention, d’origine ouvrière, on s’en sortirait par le sport, point final ! Et encore, par le sport ! Par un ou deux sports ! Parce que le reste on s’en sort pas ! Un très grand coureur de 4X100 mètres, en France, ça vous donne pas une vie pour le reste de votre existence !

On vous rebondir un peu sur le plan politique… dans les années 1990, Jean-Marie Le Pen disait que l’Equipe de France ne savait pas chanter la Marseillaise, en 1998, on a des intellectuels de droite qui glorifient à nouveau l’Equipe de France comme modèle d’intégration, on en a parlé, et en 2006, je cite Georges Frêche qui disait « qu’il y avait trop de blacks dans l’Equipe de France ! » Comment expliquer d’une part, ces contradictions et d’autre part, est-ce qu’il y a selon vous… enfin… qu’elle doit être l’Equipe de France-type, enfin s’il y a une équipe de France-type ?

Les contradictions, elles sont claires ! En 98, ils gagnent ! Donc, bien sûr, tous ces gens-là disent : « c’est la France qui gagne ! », donc on leur rend hommage ! Et dès que l’Equipe de France de football, ben elle marche plus ou moins bien, quand les résultats ne sont pas les meilleurs qu’on attend, quand les coupes d’Europe se succèdent, les coupes du monde, etc. Les vieux démons, au fond, reprennent le dessus ! Parce que bon… Frêche, Frêche ! Il en a dit d’autres, sur les harkis, il y a un fond chez cet homme-là quand même! Ben, le fond reprend le dessus ! On n’a pas réglé les grands problèmes de société, on n’a pas réglé… la lutte contre le racisme est encore nécessaire, la lutte contre le rejet de l’autre, la xénophobie etc. Elle est encore nécessaire ! Elle est encore d’actualité ! Comme la lutte contre le sexisme et ses suites, elle est encore d’actualité !

Mais pourtant, on parlait avec l’évolution de l’Equipe de France en 2006, l’Equipe de France est quand même arrivée en finale de la Coupe du monde face à l’Italie, on n’a pas eu le même enthousiasme par rapport à 98. Est-ce que selon vous, c’était le contexte de crise, avec la crise des banlieues notamment qui… (Signe négatif de la tête de Mme Buffet), non ?

Non, je pense que… l’individu qui pense que c’est bien de gagner, donc s’il est black, il nous permet de gagner – je vais parler cru comme ils parlent – bon enfin, ceci dit, les blacks dans mon immeuble c’est pas bien, quoi ! Y’a ça chez certains individus… Je crois que les problèmes de fond sont pas réglés, il n’y a pas d’autres explications et donc quand l’Equipe de France ne gagne pas, on peut se permettre de rentrer tranquillement sur sa composition. Après quant à la composition de l’Equipe de France, j’ai envie de dire, il n’y a pas de quotas ! Il faut que l’Equipe de France, elle reflète ben, ce qu’elle est aujourd’hui, les clubs de gosses, de football partout en France, c’est-à-dire… puisque c’est le sport où il y a le plus d’adhérents, c’est le sport le plus populaire, on peut le regretter mais c’est un fait… Donc, j’ai envie de dire que les clubs de foot sont à l’image, l’image la plus proche dans le sport, de ce qui est la réalité de la population de la France aujourd’hui ! Point final ! Il n’y a pas d’autre intitulé à avoir ! Donc l’Equipe de France elle doit être à l’image de la population de la France aujourd’hui ! Ben voilà, vous regardez dans la rue… Il faut qu’elle soit comme cela ! C’est tout ! Y’a pas à chercher de midi à quatorze heures ! Faut pas s’étonner qu’il y ait plus de blacks ou de beurs ou de ceci ou de cela ! C’est pas le problème ! Le problème, c’est que si par exemple, on a une vraie politique de formation dans les clubs français, la formation, elle part des clubs amateurs et elle monte vers les clubs professionnels. Donc on verrait avoir des équipes professionnelles à l’image des régions. La région Ile-de-France, c’est pas tout à fait à la même population que la région du Centre. Marseille, ce n’est pas la même image que la région de Bordeaux ! C’est normal que les clubs soient à l’image de leur population ! Si vraiment, il y a une formation ! Si on ne fait que d’acheter les joueurs, après cela ne veut plus rien dire l’image d’un club !

Je vais terminer par une question. Aujourd’hui, on est dix ans après le sacre des Bleus, pas mal de choses ont évolué sur le plan politique et justement, j’aimerais vous poser cette question dans un contexte où on a un débat assez fort sur la question de l’identité nationale, on a bien vu les propos et les propositions de Nicolas Sarkozy qui font débat et, dans ce contexte, qu’est-ce qui restera selon vous de cet évènement dans les prochaines années ?

Je crois que les gens se souviendront, enfin les gens qu’ils l’ont véçu, ou les gens qui regarderont les documents se souviendront de cet élan populaire, ils ne se souviendront que de la fin de la coupe du monde, ils verront cet élan populaire ! Ils vont s’étonner ! Depuis 98, on n’a pas reconnu ça non plus ! Ils vont s’étonner de cet élan populaire, ils vont se dire « Wouah » Cet élan populaire, ce rassemblement ! Mobilisation populaire. Puis la deuxième chose, c’est d’un seul coup le regard de la France, des Français – enfin des hommes et des femmes qui vivent en France – sur le sport a changé ! Parce qu’avant 98, on est des losers en France, c’est-à-dire que l’image de la France sympa, celle de Poulidor, qui est deuxième, etc. Et puis, d’un seul coup la France veut gagner. Alors, un peu avant mais c’est passé inaperçu, on a eu le Hand, l’Equipe des « Barjots » qui avait déjà représenté… mais c’était le Hand ! Donc le Hand, c’était normal ! Du coup, le regard sur la France a changé, on veut gagner ! Bon, ça, ça a été un changement radical dans le regard des Français sur le sport. Radical ! Le héros, c’est celui qui gagne, c’est plus celui qui est deuxième ou qui fait des efforts et qui est sympa, etc. Il y a un changement complet là-dessus ! Le sport devient quelque part un enjeu politique, c’est-à-dire d’un seul coup les politiques se disent que d’autre partie de leur audience va venir de leur présence… on voit se bousculer les politiques dans les grands moments sportifs etc. Il y a une utilisation nouvelle du sport par le politique, c’est évident ! Donc, on va se rappeler de cela, on va se rappeler de l’espérance qu’il y a eu justement de cette France « black-blanc-beur », la France « black-blanc-beur », ça vient de là ! Tout cela est positif… bon, ça a changé le regard sur le sport, après je pense que ça n’a pas réglé les problèmes de fond, qu’il faut s’y attaquer dans le sport et en dehors du sport… voilà ! Je pense qu’on retiendra cela ! Le sport a pris une nouvelle place dans la société, en France, je parle ! On a eu beaucoup d’illusions ! Je pense qu’on se rappellera de cela ! Beaucoup d’illusions !

[L’entretien arrive à son terme lorsque nous évoquons le sujet du mémoire. C’est là que Madame Buffet expose sa vision de l’identité nationale] :

L’identité nationale qu’est-ce que c’est ? L’identité nationale, c’est quelque chose qui bouge ! C’est pas quelque chose qui est fixée, l’identité nationale elle se crée par l’Histoire ! Elle se crée par le vécu d’un peuple. L’identité nationale elle est marquée par si vous prenez des générations de 80 ans aujourd’hui, ils vont vous dire, « l’identité nationale en France, elle est marquée par 36, les grands mouvements sociaux, pour des générations plus jeunes, l’identité nationale, elle va être marquée par les évènements comme 68 ou 95, elle va être marquée… pour d’autres qui ont eu d’autres itinéraires, elle va être marquée par l’arrivée en France, les guerres coloniales ! C’est tout cela qui va forger l’identité nationale d’abord ! C’est l’histoire, l’histoire de chaque individu et l’histoire collective des individus sur un territoire, etc. Donc, il n’y a pas d’identité nationale qui serait comme ça, décrite… non, elle  va bouger ! L’identité d’une ville comme Stains aujourd’hui, n’est plus la même que certainement était une identité d’une ville comme Stains dans les années 50 ! Bon, dans les années 50, c’est la classe ouvrière, les grandes entreprises de la métallurgie et tout… C’est les cités-jardins, ces ouvriers qui viennent de province et qui s’installent ici… Et puis l’identité de Stains aujourd’hui, c’est une ville-monde, Stains se raconte en Sri-lankais, se raconte en marocain… Stains se raconte avec toute l’arrivée d’autres familles etc. Elle se raconte… l’identité de Stains, elle a évolué en 50 et maintenant ! Et pourtant les gens de Stains, ils disent : « moi, j’suis Stanois et j’veux pas quitter Stains parce que j’suis Stanois etc. ! » Bon, c’est leur identité actuelle ! L’identité de la France, c’est ça ! Moi, j’suis d’origine polonaise. L’arrivée des Polonais dans le nord de la France marque complètement l’identité de la région Nord-Pas de Calais. Aujourd’hui, il y a certaines villes où des camarades me disent : « nous, on a fait une liste pour les municipales communiste, catholique, polonaise ». Bon… le Pas de Calais, c’est cela ! C’est pas l’identité de la France, ça ? Il y a eu l’arrivée des Italiens en même temps, ensuite les premières immigrations maghrébines, d’Algérie, sont arrivées pour travailler dans les usines automobiles, etc. Les Italiens travaillent dans les mines de fer etc. Les Polonais travaillent dans les mines de charbon, etc. Ils font l’identité française ! Donc, l’identité nationale est un mouvement, une construction à partir des individus et de leur histoire individuelle et collective. Y’a pas de définition à tout jamais de l’identité française. C’est monstrueux de dire ça ! L’identité française, c’est pas le Gaulois, c’est idiot !

Est-ce que, puisque la première partie de mon titre de mémoire, c’est le « mythe de la nation black-blanc-beur » est-ce que cette identité que vous avez décrite, est-ce que… enfin selon vous, est-ce que cela aurait pu rendre possible cette nation black-blanc-beur…

Bien sûr ! Qu’est-ce qui met obstacle à cela ? Qu’est-ce qui met obstacle à cela ? C’est les logiques qui sont en œuvre dans la société, qui divisent les gens entre eux, qui font qu’on vote des lois où on demande à des gens qui se marient d’attendre trois ans avant de pourvoir réclamer la nationalité comme si, les gens qui se mariaient et qui sont d’origine étrangère, automatiquement ben, le mariage c’était autre chose que la volonté de s’aimer et de vivre ensemble, etc. C’est tout cela qui fait aujourd’hui, cette nation ne peut pas prendre complètement corps !

Entretien réalisé le 24 avril 2008 à la permanence parlementaire de Marie George Buffet, à Stains (Seine-Saint-Denis)

Que reste-t-il du 12 juillet 1998 ? Entretien avec Marie-George Buffet (Partie 1)

A l’occasion de cette journée spéciale que je consacre aux dix ans de la victoire des Bleus en Coupe du monde de football, voici en intégralité, l’entretien de Marie-George Buffet que j’ai réalisé dans le cadre de mon mémoire pour Sciences Po Grenoble, le 24 avril dernier à Stains (93). Un dialogue plus qu’un simple entretien mais avant tout une rencontre enthousiasmante et pleine d’anecdotes, sans langue de bois !

Bonne lecture !

Gilles

Marie-George Buffet fut ministre de la Jeunesse et des Sports du gouvernement de gauche plurielle de Lionel Jospin au moment de la Coupe du monde 1998 et de la victoire de l’équipe de France face au Brésil. Aujourd’hui, elle est secrétaire nationale du Parti communiste français, députée de Seine-Saint-Denis et conseillère municipale au Blanc-Mesnil.

Gilles Johnson : Ben, tout d’abord on va commencer par une question simple : ben racontez-moi en tant que ministre… enfin ancienne ministre de la Jeunesse et des Sports, ce soir du 12 juillet 1998 et les jours qui ont suivi.

Marie-George Buffet : D’abord le 12 juillet 1998, c’est d’abord bien sur la victoire de la France et puis il y a le soulagement parce que en tant que ministre pendant les semaines qui ont précédé, c’est tous les soirs la crainte de l’accident, c’est les questions de sécurité, c’est les questions d’accueil des équipes, des personnalités, etc. Donc, la coupe du monde, c’est d’abord pour la ministre des Sports un moment de grande tension au niveau de l’organisation. Bon, tout se passe bien, des rapports quasi quotidiens avec Michel Platini, le Comité d’organisation pour la coupe du monde, etc. Et puis le soir du 12 juillet, ben voilà c’est réglé ! La coupe du monde s’est bien passée à part le drame de Lens avec le, le…

Le gendarme Nivelle

Oui, le gendarme Nivelle. Bon, la Coupe du monde s’est bien passée donc. Et puis la France a gagné, je me rappelle la fin du match, j’ai quitté la tribune. Je me suis réfugiée à l’intérieur, j’ai retrouvé Madame Simmonet, la femme du président de la Fédération française de foot, enfermée dans les toilettes parce qu’elle ne voulait pas entendre le résultat. (Rires de Mme Buffet) Voilà, c’est la joie, c’est la joie du 12 juillet et c’est ce retour en banlieue où ben… la banlieue s’empare du drapeau bleu-blanc-rouge, on voit des gens de toutes les couleurs avec le drapeau bleu-blanc-rouge, donc, c’est…voilà c’est l’impression de… c’est les Champs-Elysées, moi j’suis pas allée mais c’est les images des Champs-Elysées… c’est un peu toute cette France qui communie avec toute son Equipe de France.

Ca, vous avez pu le voir un peu avec la Garden Party, le 14 juillet notamment

Oui, la Garden Party, le 14 juillet, c’est quand même un public plus trié sur le volet quand même ! Mais, il y a aussi une communion, il y a aussi une fête, c’est à cause de l’Equipe de France qui est présente. Voilà ! C’est la fête nationale qui a lieu le 12 juillet, le 13 juillet, le 14 juillet, c’est la fête nationale qui a la couleur, qui se met aux couleurs de l’Equipe de France. Bon… voilà ! J’ai envie de dire voilà ! Peut-être beaucoup d’illusions sur la portée de tout cela…

Mais ça, de toute façon, on en reviendra plus tard parce que j’ai des questions justement sur ce propos et donc… à l’occasion du sacre des bleus il y a dix ans on a parlé d’une victoire de la France « black-blanc-beur », apparemment vous ne partagez pas cet avis, est-ce que vous pouvez l’expliciter davantage ?

On a cru. On a cru que cette victoire de l’Equipe de France avec sa composition « black-blanc-beur », comme on a dit – c’est une expression que j’aime pas trop – donnait à voir une France où chacun avait sa place, chacun pouvait participer à la victoire de la France etc… Les faits n’ont pas dit la même chose après ! Parce que les discriminations se sont poursuivies, on a vu apparaître – enfin, on a vu apparaître ! – les faits de racisme dans le sport se sont poursuivis, et puis le racisme quotidien, les lois sur l’immigration et tout cela a continué, les expulsions… bon, les gens qui travaillent sans papiers, l’actualité le montre etc. En fait, la victoire de l’Equipe de France n’a rien résolu. Je vais corriger un peu cela. Quand vous regardez les équipes de la coupe du monde, même encore aujourd’hui, quand vous regardez le sport en général etc., nous sommes quand même peut-être le pays où dans le sport, je dis bien dans le sport, ce qui est très partiel, la diversité de la nation française aujourd’hui se reflète le plus. Quand on voit l’Equipe de France encore aujourd’hui, en foot ou ailleurs, qui rencontre d’autres équipes d’autres pays y compris de l’Union Européenne, on est peut-être le pays où justement nos équipes reflètent le plus la diversité de la nation française. Donc, ça c’est un point positif qu’il faut pas gommer ! Mais je veux pas aller plus loin ! C’est-à-dire que le sport n’a pas réglé les problèmes de la société !

Vous aviez déclaré justement, lors d’un conseil des ministres qui a eu lieu quelques jours après le 12 juillet que je cite : « Cette victoire a suscité l’enthousiasme de tout le pays dans une liesse populaire jamais rencontrée depuis la Libération ». Vous avez insisté notamment sur cette liesse populaire, ce mélange entre ces Français issus d’autres origines, d’autres horizons. Pourtant, le Premier ministre de l’époque Lionel Jospin, s’est montré plus disant. Il a voulu, en fait, encadrer cette victoire de l’équipe de France dans un évènement purement sportif… comment expliquez-vous ce décalage, si, il y a, selon vous, décalage ?

D’abord, la liesse populaire n’a pas été évidente durant la coupe du monde ! C’est comme toutes les histoires, on voit les bons côtés de l’histoire ! Les premières semaines de la coupe du monde, il n’y a pas la liesse populaire ! Y’a même des articles de presse qui sortent en disant que la France n’adhère pas ! L’Equipe de France reproche aux supporters de ne pas être présents dans les stades, de ne pas les soutenir, etc. Donc ça c’est la première partie ! En fait, la liesse populaire se lève lorsque les chances de la France de gagner se précisent !

Notamment en quarts de finale contre l’Italie.

Voilà, voilà ! Quand ça se précise ! Mais au début, ça a été difficile. Par contre, ce qui est vrai, c’est que le ministère Jeunesse et Sports, avec l’ensemble du gouvernement, nous avions essayé et avec le comité d’organisation de Michel Platini, à qui je rends hommage, nous avions essayé de rendre cette fête populaire, c’est-à-dire que nous avions financé toute une série d’initiatives à partir des jeunes dans les quartiers, à partir des conseils départementaux de la jeunesse… toute une série d’initiative, pour justement ancrer la coupe du monde dans la France telle qu’elle était avec les catégories populaires etc. Mais rappelez-vous la cérémonie d’ouverture avec les géants, etc. C’est pas la liesse populaire ! C’est même un peu un flop hein, la cérémonie d’ouverture !

Elle était rendue un peu difficile… moi justement j’avais lu justement un ouvrage sur ce sujet d’Yvan Gastaut sur donc… Histoire politique des coupes du monde de football qui me sert de base pour prépare mon mémoire… justement il rappelait que cette fête était plutôt un flop… Bon, à titre personnel, j’l’ai pas ressenti – parce que je l’ai vu moi, à la télévision, il y a dix ans – mais il est vrai que c’était décrié aussi que… les gens qu’on avait utilisé coûtaient trop chers, étaient mal confectionnés et peut-être, à cette époque-là, il n’y avait pas cette liesse populaire…

Voilà. Alors, après sur l’attitude du Premier ministre. Bon, d’abord je crois que c’est lié au caractère même de l’homme…  Lionel Jospin est quelqu’un qui est très à distance de l’évènement… qui est très rigoureux. Pas froid, mais rigoureux… Et puis il y a la place occupée par le Président de la République dans cette coupe du monde ! Nous sommes en cohabitation et c’est le Président de la République qui occupe la place politique essentielle dans la coupe du monde. Ce qui explique que le Premier ministre est… en recul – faudra lui poser la question à lui directement – peut-être que ça a du jouer parce que rappelez-vous le président de la République, qui est présent aux matchs, qui … (Mme Buffet sourit et se met à rire)

Oui, justement, j’ai une image de lui effectivement…

Euh, c’est p’têt lié à cela ou peut-être moi, et vu ce conseil des ministres, une tonalité au-dessus de la réalité, par rapport à ces retrouvailles populaires autour de l’Equipe de France

Ben justement puisqu’on parlait de Jacques Chirac, l’ancien président de la République, on l’a souvent présenté comme le numéro « 23 » de l’Equipe de France. D’ailleurs, j’ai une petite image que j’ai retrouvée sur Internet, « Cherchez l’intrus », avec les vingt-deux joueurs de l’Equipe de France où on retrouve Jacques Chirac en plein milieu des 22 – ce qui est assez saisissant d’ailleurs ! Qu’elle était son attitude par rapport aux joueurs, et y avait-il à votre avis de la récupération politique derrière tout cela ? Bon, puisque vous avez rappelé qu’on était quand même en cohabitation et que même s’il y avait une liesse populaire, la politique continue

Il y a toujours une utilisation politique, bien sûr, qui est faite et il faut faire très attention à cela, même dans un évènement sportif. Euh… je pense, ça va peut-être vous étonner de ma part, je pense qu’il y a aussi de la sincérité dans l’attitude du président de la République de l’époque. Euh… c’est un homme qui adore le sport, il est sportif, on a dit qu’il aimait plus les sportifs que le sport, j’en sais rien…

Oui, c’est Michel Platini qui l’avait dit

Et il fait corps avec l’Equipe de France pratiquement du début à la fin ! C’est vrai ! Mais regardez-le dans votre image, regardez-le par exemple à la finale de la Coupe de France de football Calais-Nantes, cette fameuse finale…

C’était en 2000

Moi, je l’accompagne pour saluer les joueurs… il y avait ce personnage qui était le Président de la République Jacques Chirac, ce personnage qui à la fois bon… l’ancien maire de Paris avec tout ce qu’on sait sur la gestion de Paris, bon… il y a ce Président qui porte la voix de la France très fort à l’étranger… et puis il y a cet homme de droite évidemment qui a eu Juppé comme Premier ministre, qui en a eu d’autres… et puis il y a cet homme qui est un homme généreux et qui aime le sport, il est sportif ! Donc je crois qu’il n’y a pas que de la manipulation politique.

Ok

Là, où il y a la manipulation politique de la part du président de la République, c’est cette sortie au moment du sifflement de la Marseillaise au moment d’un match contre Bastia…

Oui, c’était la coupe de France en 2002

Où il essayait de renvoyer une gifle à Lionel Jospin par rapport au match France-Algérie. Là, il y a manipulation politique !

Oui, quand il dit « ça siffle ! Je m’en vais »

Oui, là c’est bien monté ! [Mme Buffet se met à rire]

Ben, faut dire aussi qu’il y avait la télévision… on l’a vu avec les images. Euh… justement on parlait de France « black-blanc-beur » tout à l’heure, avez-vous pensé sur l’instant que la victoire des Bleus pouvait devenir une référence pour de nombreux jeunes issus des quartiers populaires notamment ici en Seine-Saint-Denis [à ce moment Mme Buffet fait un signe négatif de la tête], et puis même dans l’entourage immédiat à Saint Denis, puisque le Stade de France est entouré quand même de plusieurs quartiers populaires et que grâce à cette victoire et à Zidane, Henry, ou bien encore Lillian Thuram, des Français qui étaient issus de l’immigration pouvaient enfin se reconnaître dans les valeurs de notre pays ?

Non, non… parce qu’au même moment que vous avez cela, vous avez la violence dans les stades de Seine-Saint-Denis, vous avez la compétition qui est arrêtée dans les stades de Seine-Saint-Denis, tellement qu’on ne peut plus maîtriser les matches. Donc, les deux cohabitent, vous voyez ! Moi, je le dis encore par rapport à ce qui se passe, par rapport aux Jeux Olympiques de Pékin, ne demandons pas au sport de résoudre les problèmes de la société. Ce n’est pas le sport qui peut mettre fin aux discriminations tout seul. Ce n’est pas le sport qui peut assurer les Droits de l’Homme en Chine tout seul ! Ce n’est pas le sport qui peut régler les problèmes de violence dans les stades tout seul ! Il y a des responsabilités politiques, il y a des responsabilités sociétales, il y a des responsabilités de chaque individu… le sport porte des valeurs, il devrait porter des valeurs. Il porte le respect des règles – quand on joue au foot, on joue pas n’importe comment au foot, il y a des règles ! – il devrait porter un enthousiasme, un épanouissement individuel – il y a quand même le dopage – il devrait quand même… bon ! Il devrait porter pleins de choses, il en porte ! Il y a des bons moments dans le sport, des moments de communion, tout ça ! Et puis le sport, il est touché de plein fouet par les dérives de la société. Le fric-roi dans la société, il devient le fric-roi dans le sport. Le dopage, ça traverse toute la société ! Les violences, ce n’est pas que dans les stades, c’est quand il y a la violence dans les cités, il y a la violence dans le stade à côté de la cité… Donc, moi j’ai toujours dit, ne demandons pas au sport de régler, à la place des individus et des responsables politiques, les problèmes de la société. Donnons la place au sport pour qu’il soit lui-même, pour qu’il permette à chaque individu de se sentir bien, puisqu’il y ait un dépassement collectif et individuel, pour qu’il y ait des bons moments mais ne demandons pas plus au sport !

Donc, ce que vous pensez il y a dix ans, apparemment vous repensez la même chose aujourd’hui

Oui, oui. Justement. 2001, il y a France-Algérie qui nous ramène sur le terrain aussi !

Justement, j’ai une question sur France-Algérie, on va rebondir là-dessus. Comment expliquez-vous que des jeunes Français issus de l’immigration mais nés sur le sol français quand même aient sifflé la Marseillaise avant le début de la rencontre ? Etait-ce une « provocation juvénile » ou est-ce que c’était plus profond que cela ? Et qu’est-ce que vous avez ressenti de la tribune présidentielle à ce moment-là ? Vous, puis le gouvernement, monsieur Chirac, monsieur Jospin ?

D’abord, je pense que c’était plus profond que cela ! C’est pas simplement des mômes qui font les cons, c’est pas ça ! D’abord, c’est le stade entier qui siffle. Autre chose, il y a l’envahissement du terrain. Je pense qu’il y a une manipulation à propos de l’envahissement du terrain. Mais les sifflements je pense que… Il faut replacer les choses dans leur contexte : Trois semaines avant, il y a les attentats du 11 septembre. Faut-il interdire, à ce moment-là, pas interdire mais annuler le match France-Algérie ? La question se pose. J’ai p’têt fait une erreur et la Fédération française de foot a fait une erreur peut-être, comment on a résonné ? Je me suis dit : si on annule France-Algérie, ça veut dire qu’on pointe du doigt l’Algérie, on dit qu’il y a un rapport entre l’Algérie et les attentats du 11 septembre. C’est grave ! Moi, j’estime qu’il ne faut pas faire cela ! J’estime que l’Algérie n’est en rien responsable des attentats du 11 septembre. Donc, on maintient le match. Du coup, il y a une montée chez les médias… prenez le Parisien… il y a une montée tous les jours sur « France-Algérie en rapport avec le 11 septembre ». Il y a la montée sur l’islamisme, le terrorisme… tout ça monte ! On met des mesures de sécurité énormes, moi j’ouvre les yeux vraiment, au départ des cars, on a été affrété des cars scolaires, etc. Et quand je vois que tous les petits bonhommes qui partent dans le car, ils n’ont pas le maillot de l’Equipe de France. Ils ont le maillot de l’Equipe d’Algérie. Quelque part, c’est normal parce que c’est un évènement ! L’équipe d’Algérie n’était pas venu jouer en France depuis des années et des années. Bon, c’est la guerre coloniale, c’est la guerre d’indépendance, et tout ça, c’est la mémoire très compliquée entre la France et l’Algérie. Ils sont nés en France d’accord, mais leur histoire est algérienne ! C’est leurs grands-parents, leurs arrière-grands-parents, etc. Et c’est normal, qu’ils portent l’histoire de l’Algérie en eux. Et donc il y a ce mélange, et donc voilà ! Et il y a ce sifflement qui démarre et qui est repris par le stade. Donc, je pense qu’il y a tout cela là-dedans, il y a ce sentiment d’être mis en accusation par rapport au 11 septembre, la blessure quand on a montré du doigt une religion, montré du doigt… bon, il y a tout cela qui a dû jouer. Autre chose, c’est l’envahissement. Moi, je sens venir, parce que ça bouge dans la tribune droite là, je signale aux autorités de sécurité, que ça bouge bizarrement, qu’il y a des gens qui descendent sans arrêt dans cette tribune, ce sont des gens qui arrivent de Lyon, on l’apprendra après, voilà ! Et puis on a jamais su exactement… Ce que je voudrais quand même vous faire remarquer et je ne suis pas la première à le remarquer, c’est que ce jour-là, alors qu’ils se battent les élus pour participer, être présent à un match, ce jour-là il n’y a aucun élu de droite qui ait demandé à participer.

Hormis le Président de la République, bien sûr…

Non, il n’est pas là le Président de la République !

Le Président de la République n’était pas là non plus ? Ah, je savais pas ! J’ai toujours pensé que le Président de la République était présent et selon vous, pourquoi ? C’était un match exceptionnel !

Regardez la tribune ! Il n’y aucun élu de droite !

Ca, j’savais pas ! [Sourire surpris et gêné de ma part] Non, parce que… pourtant c’était justement un match exceptionnel alors comment justifier un peu l’absence du chef de l’Etat ?

J’ai pas de réponse ! Il y a des livres qui ont été écrits là-dessus ! Qu’ils s’interrogent sur l’absence complète de représentation de la droite à cette époque !

Fin de la première partie. Pour lire la suite de l’entretien, cliquez ici :

Que reste-t-il du 12 juillet 1998 ? Journée spéciale sur « Actupol »

12 juillet 1998 – 12 juillet 2008. Cela fait désormais dix ans que la France, un soir d’été, a vibré comme un seul homme au rythme d’un match de football. Une finale de Coupe du monde comme jamais nous avons eu avec le scénario idéal : trois buts de Zinedine Zidane et nous voilà champions du monde.

En cette journée du 12 juillet, je vous propose une page spéciale consacrée à cet évènement sportif, rapidement travesti en jour de célébration nationale. Ainsi, après vous avoir donné mon sentiment et ma perception sur ce jour historique dix ans après, je vous diffuserai en intégralité deux entretiens que j’ai réalisé en marge de mon mémoire pour Sciences Po Grenoble et qui s’intitule : « Le mythe de la nation « black-blanc-beur », les conséquences de la Coupe du monde 1998 sur notre identité nationale ». Il s’agit d’Henri Emile, intendant de l’équipe de France à cette époque, et de Marie-George Buffet, ministre de la Jeunesse et Sports du gouvernement Jospin au moment du Mondial 1998. Pour finir, je mettrai en ligne quelques vidéos marquantes de ce 12 juillet, jour de gloire pour le sport et la nation française !

Bonnes lectures !

Gilles

Que reste-t-il du 12 juillet 1998 ?

Une de l'Equipe magazine, du 12 juillet 2008.

Ce samedi, la France du football et les nostalgiques vont fêter un date anniversaire : la victoire des Bleus lors de la Coupe du monde 1998 face au Brésil (Trois buts à zéro, ceux de Zidane (27ème et 44ème minutes) et un de Petit (90ème)). Documentaire, rediffusion du match commenté par Thierry Roland, match de bienfaisance au Stade de France entre la sélection championne du monde et une sélection internationale… tout est fait pour qu’on revive ce moment magique !

Je ne reviendrai pas sur cette nuit du 12 juillet, à titre personnel en tout cas hormis pour vous dire que j’étais, comme des millions de Français, assis devant mon poste de télévision et célébrer la victoire de la France, championne du monde. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce qu’il reste de cette journée inoubliable, un « Jour de Gloire » dans notre imaginaire national.

Autant le dire tout de suite, il n’en reste plus grand-chose de ce 12 juillet ! Il faut dire qu’on a tellement fait la fête au coup de sifflet final mais tellement espéré également ! La France « black-blanc-beur » : cela vous rappelle quelque chose ? Cette France qui voulait s’assumer comme étant métissée, fière de ses origines et de ses couleurs multiples ? Dix ans après, elle fait plutôt peine à voir cette France-là ! Là, où en 1998, Charles Pasqua, dans l’euphorie de la victoire, déclarait qu’il fallait régulariser tous les sans-papiers, dix ans après, Brice Hortefeux fixe des objectifs de rafle et de reconduites à la frontière ! Là où on criait « Zizou président ! » en 1998, quatre ans après voilà qu’on qualifie Jean-Marie Le Pen au second tour ! Quelle désillusion !

Qui plus est, on a rapidement et naïvement cru que la victoire des Bleus pouvait, à défaut de les résoudre, atténuer les problèmes de la France. C’était finalement se mettre des œillères sur les yeux et ne pas prendre véritablement conscience de la réalité politique, économique et sociale de l’Hexagone à cette époque. En 1998, la France s’interrogeait sur son identité tout comme aujourd’hui et la victoire de l’équipe de France, s’est transformée en promotion de la France « black-blanc-beur » comme si on avait subitement découvert que l’Hexagone, ce n’était pas seulement « nos ancêtres les Gaulois » mais aussi nos ancêtres les Portugais ou bien les Maghrébins ou bien encore les noirs-Africains. Si la France « black-blanc-beur » existe toujours dans le sport en 2008, elle peine encore à exister réellement sur le domaine social et surtout politique et ce n’est pas la présence et l’exhibition de Rachida Dati ou bien encore de Rama Yade qui fera que les choses ont subitement changé.

Malgré tout, et si on veut voir le verre à moitié plein, il reste finalement quelques choses du 12 juillet 1998 : tout d’abord, ce moment unique de communion nationale où pour un temps, le Français d’en haut et celui d’en bas ne faisaient plus qu’un, où Abdelkader ou Mamadou pouvaient enfin se revendiquer Français et être considérés ainsi. De ce 12 juillet 1998, reste l’image d’une France qui, peut se montrer généreuse et belle aux yeux du monde entier. Enfin, reste l’image d’une France qui peut se mobiliser contre le racisme quand elle ne plonge pas dans le doute et la dépression.